Sous le nom de Destinées, titre du concert concocté par la violoniste Sophie de Bardonnèche accompagnée de Lucile Boulanger à la viole de gambe et de Florian Carré au clavecin (remplaçant au pied levé Justin Taylor), se cache la question de l’accès à la création des femmes et à leur postérité. 

La jeune violoniste qui est également membre des Arts Florissants, et l’une des fondatrices du Consort, a mené un patient travail d’enquête dans les archives pour réunir plus d’une dizaine de femmes compositrices de l’époque baroque. 

Bien sûr, le nom d’Élisabeth Jacquet de La Guerre n’est pas inconnu, mais que dire de Madame Talon, Mademoiselle Duval, Mademoiselle Laurent, Anne ou Marguerite Bocquet, Élisabeth-Louise Papavoine, Madame de la Chaussée, Anne-Madeleine Guesdon de Presle, Mademoiselle Blondeel, Marie-Christine de Fumeron ou de Françoise-Charlotte de Senneterre, dite La Ménétou ? Sophie de Bardonnèche sourit en évoquant ses recherches, la maigreur des documents, le peu de partitions qui subsistent encore : l’effacement des femmes par la postérité est sidérant alors que nombre d’entre elles étaient célèbres et appréciées à leur époque tandis que d’autres l’étaient sous le nom de leurs maris qui signaient les compositions de leurs épouses…

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

On file consulter le livre de Guillaume Kosmicki, Compositrices, L’histoire oubliée de la musique, et l’on se rend compte que la liste pourtant impressionnante de femmes citées dans son ouvrage n’est pas exhaustive… C’est une foule serrée de créatrices qui émerge de l’oubli. 

Sophie de Bardonnèche, en petite fée espiègle, apporte la finesse de son approche musicale et la virtuosité de son jeu aux partitions retrouvées : voici Mademoiselle Duval surnommée « La Légende » qui dirigeait les orchestres de son clavecin et a même joué au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Le Rondeau puis la Sarabande et la Passacaille, extraits de son opéra Les Génies ou les caractères de l’amour (1736) séduisent par leur vivacité et leur équilibre. 

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

D’après Kosmicki, « la période qui va de 1770 à 1820 est marquée par le chiffre exceptionnel et inégalé de cinquante-quatre ouvrages lyriques dus à vingt-trois compositrices ou librettistes, parfois même les deux à la fois pour une même œuvre ». 
Certaines partitions ont connu des voies de préservation détournées, ainsi, le « Concert de Mlle Laurant donné à Mme la Dauphine, dans les grands appartements de Versailles recueilly par Philidor Laisné (1690) » a été conservé par le bibliothécaire (susnommé) de Louis XIV ! 

Le travail de Madame Talon ou celui de Madame de la Chaussée connurent le même privilège : « plusieurs belles pièces de symphonies copiées, choisies et mises en musique par Philidor Laisné » indique l’épigraphe d’un Menuet de la première et « Suite des danses pour les violons et hautbois. Qui se jouent ordinairement à tous les bals chez le Roy, recueillis par Philidor Laisné »… (on a conservé l’orthographe variable de la finale du participe passé du verbe « recueillir » !). 


Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Comme pour les poètes, les dramaturges ou tous les autres artistes, la volonté du Roi est primordiale dans la réussite des musiciens ou des musiciennes. Élisabeth Jacquet de La Guerre (1665-1729), évoquée par Le Mercure galant, revue incontournable de l’époque, comme un « miracle », un « prodige », une « merveille », et même « la première musicienne du monde » (in Compositrices de Kosmicki), enthousiasma le Roi Louis XIV à l’âge de cinq ans au point qu’elle eut le privilège d’être publiée tout comme ses collègues masculins !

La profondeur des attaques de la gambiste Lucile Boulanger, la délicatesse du clavecin de Florian Carré qui remplace un orchestre nimbant les voix solistes, rendent leur pertinence et la puissance créatrice à ces « ombres errantes » disparues des histoires officielles.
Les trois musiciens se délectent visiblement de ce répertoire qui se pare d’une certaine mélancolie jusque dans ses manifestations les plus brillantes. 

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Il y a les pièces « préférées » telle l’Ariette dans le goût nouveau d’Anne-Madeleine Guesdon de Presle, un parfum de Couperin dans une page de Mlle Ménetou, la narration d’une vie marquée par les deuils et la résilience dans la Sonate en ré mineur pour violon et clavecin d’Élisabeth Jacquet de La Guerre, la verve quasi vivaldienne de la Tempête d’Élisabeth-Louise Papavoine… Le jeu lumineux des interprètes sert avec une intelligente passion la poésie et les élans de ces œuvres qui renaissent ici.

Concert donné au Jeu de Paume lors du Festival de Pâques le 2 avril 2026

Photographies de l’article: Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques