Avec « Musique en Partage », le Festival de Pâques scelle un engagement qui se résume en quatre verbes, « penser, créer, résister, partager ». Dominique Bluzet, directeur des Théâtres et co-fondateur du festival, affirme avec conviction : « imaginer une journée du Festival de Pâques au Camp des Milles n’a jamais été pour moi un simple geste de programmation. C’est un déplacement intérieur, un choix presque intime. Faire de la musique autre chose qu’in moment de beauté suspendue : lui redonner sa place dans la nécessité, de langage essentiel lorsque les mots deviennent insuffisants. La musique ne vient pas ici adoucir l’Histoire, elle vient l’affronter, l’interroger, la traverser ».

Réfléchir sur la musique, c’est réfléchir sur le monde

La journée programmée au Camp des Milles débutait par une table ronde modérée par Alain Cabras, réunissant Bernard Foccroulle, compositeur, organiste, écrivain, directeur d’opéras, de festivals et Jacques Attali, écrivain, économiste, conseiller d’État, chroniqueur et chef d’orchestre. Le thème du jour, « Ce que l’art transmet à la démocratie », passait d’abord par des détours confrontant musique et sacré, musique et dissonances, musique et les organes du pouvoir…

Jacques Attali reprenait le thème de la tripartition indo-européenne découverte par  les travaux du philologue  Georges Dumézil (selon ces trois fonctions, le sacré, la guerre, la fécondité (autrement dit la classe des êtres qui produisent), s’orchestrent les mythes fondateurs et les sociétés primitives) pour dessiner une évolution de la répartition des fonctions au cours de l’histoire, soulignant la « revanche » de la troisième, souvent méprisée par les deux premières, à partir de la révolution bourgeoise.

Bernard Foccroulle et Jacques Attali, table ronde mars 2026 Camp des Milles

Il évoquait aussi, depuis la naissance de la musique en Afrique, l’évolution de l’instrumentarium, des « instruments transportables » liés au nomadisme initial des populations aux « instruments non déplaçables aisément » comme le piano, liés à un mode de vie sédentarisé. Bernard Foccroulle reprenait la balle au bond et souriait en répliquant qu’il faisait partie des musiciens « nomades » pour des instruments « sédentaires », les orgues, tous différents et auxquels il faut s’adapter à chaque fois ! Les deux érudits s’amusaient à jongler sur le thème des dissonances, si fluctuantes selon l’écoute des époques : ce qui pouvait apparaître « dissonant » au Moyen Âge devenait « harmonie » quelques siècles plus tard. La démocratie était alors établie comme le seul lieu capable de contenir toutes les dissonances et en faire des richesses, contrairement aux états totalitaires de tout bord qui cherchent à tout « lisser ».
Faire de la musique, c’est apprendre à écouter l’autre…

Terezin

La petite ville, Theresienstadt, située à quatre-vingts kilomètres de Prague, était devenue une ville de garnison à la fin du XVIIIème siècle avec ses fortifications. Certains de ses bâtiments furent utilisés comme prison au XIXème, c’est sans doute pour cela que des hauts-gradés et des fonctionnaires de la SS décidèrent à l’automne 1941 de transformer cette ville en ghetto, expulsant pour ce faire les habitants et les remplaçant par des déportés, principalement des notables, des artistes et des intellectuels juifs. Theresienstadt, Terezin en français, devint alors ghetto et camp de transit, envoyant des convois de Juifs dans les camps situés à l’Est où la plus grande partie fut assassinée. On comptait environ 140 000 Juifs dans ce ghetto.

Près de 33 000 prisonniers y périrent, la plupart en raison des conditions lamentables dans lesquelles ils survivaient et les autres car ils furent internés et assassinés dans la forteresse de la ville. 
Elle fut rendue célèbre en raison du nombre d’artistes qui y passèrent et continuèrent à créer, et par la visite de la Croix-Rouge menée par le sans doute trop jeune Maurice Rossel en 1944 (il avait alors 27 ans). Afin de préparer cette visite, 7 500 prisonniers furent déportés à Auschwitz, les personnes handicapées, malades ou âgées, ne devaient pas sortir dans les rues qui furent « embellies » assorties d’une fausse école et d’autres institutions fictives.

C’est dans ce « village-Potemkine » que la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (le CICR) débarqua, orientée uniquement vers les endroits que ses gardiens avaient décidé de présenter. Le rapport établi par Maurice Rossel (qui devint l’objet du film de 1997 de Claude Lanzmann, Un visiteur parmi les vivants) est un exemple parfait de l’aveuglement : il y nie toute possibilité de la « Solution finale » et accepte totalement les dires de la propagande nazie, affirmant qu’aucun déporté ne se trouve dans la ville, que les personnes y sont correctement nourries (mieux même que les autres ressortissants non-Juifs du Protectorat) et soignées et que la vie y est presque normale…

Et ses musiques

C’est dans ce contexte abominable que vécurent et moururent assassinés les musiciens déportés tels Gideon Klein, Hans Krása, Erwin Schulhoff ou Viktor Ullmann, dont Renaud Capuçon et ses complices interprétèrent des œuvres le dimanche 29 mars dans l’auditorium du Camp des Milles. On écouta la Passacaille et fugue pour trio à cordes de Hans Krása (dont l’opéra pour enfants, Brundibar avait été donné en 2022 dans cette même salle, bouleversant le public). Cette figure brillante de la scène musicale tchèque au moment de la Seconde Guerre mondiale fut considérée comme un musicien dégénéré par les nazis et ses œuvres furent interdites. Interné à Terezin, ce « camp modèle », niant le génocide en cours, il organisera des représentations de Brundibar (Le grognon) avec les enfants du camp et continuera à composer jusqu’à sa déportation à Auschwitz où il fut assassiné.

Le violon de Renaud Capuçon rejoint l’alto de Paul Zientara et le violoncelle de Krzysztof Michalski qui livre seul les premières mesures. Les ombres tragiques du violoncelle se croisent avec les voix de l’alto et du violon qui arpentent avec une douce mélancolie des harmonies qui se peuplent de souvenirs de gaités lointaines, vol d’oiseaux libres, pas de valse, promenade… avant que les dissonances ne viennent bouleverser les lignes mélodiques et n’achèvent la pièce en feu d’artifice.

Musique en partage. Penser, ne pas oublier. Camp des Milles. Quatuor Fidelio. Aix-en-Provence. 29/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Deux pièces de Gideon Klein étaient ensuite interprétées par les mêmes instrumentistes, un Duo pour violon et violoncelle empli d’allant avec ses pauses théâtrales, ses reprises emplies d’une inquiétude existentielle, ses instants dialogués entre un violon qui joue sur le fil des cordes puis laisse le son s’empâter comme sculpté dans la matière et un violoncelle offrant de sublimes ostinatos, puis un Trio pour violon, alto et violoncelle qui sait jouer avec éloquence des silences…  

Le Duo pour violon et violoncelle d’Erwin Schulhoff brosse des lointains, se joue des tessitures des instruments, s’emballe, comme à la suite de chevaux au galop, passe de l’espièglerie à des jeux de miroir, des phrasés qui rappellent L’histoire du soldat de Stravinsky puis se lovent en des airs nostalgiques que soulignent les pizzicati ou dessinent des pages d’un bonheur auquel on ne croit plus.

Quatuor FIdelio au Festival de Pâques 2026

Enfin, le subtil Quatuor Fidelio, (Camille Fonteneau, Verena Chen, violons, Léa Hennino, alto, Marie Andrea Mendoza, violoncelle) s’emparait avec un talent fou du Quatuor à cordes de Viktor Ullmann, une œuvre symphonique miniature d’une ampleur rendue avec une intelligente vivacité par les jeunes interprètes. Les saynètes se multiplient, se développent sur des sfumatos lyriques, osent des traits solitaires, s’amusent des heurts de rythmes et de tons, semblent raconter, loquaces, d’infinies histoires où les êtres résistent et créent…
On sort paradoxalement vivifiés du Camp des Milles. Là, l’intelligence et l’art perdurent et donnent encore à ne pas désespérer de l’espèce humaine.

Concert et table ronde du matin du 29 mars 2026 dans le cadre de Musique en partage du Festival de Pâques

Photographies: Musique en partage. Penser, ne pas oublier. Camp des Milles. Quatuor Fidelio. Aix-en-Provence. 29/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques