C’est dans une atmosphère de joie complice et délicieusement frondeuse que la dix-septième édition de MUS’iterrannée, festival orchestré par Magali Villeret a ouvert les portes de la Bastide Granet, grâce au concert concocté par la compositrice et accordéoniste Karine Huet et la chanteuse, parolière, multiinstrumentiste Claire Luzi.
Souvent, et les chiffres sont là qui le prouvent cruellement, les femmes dans l’art (et pas seulement !) sont invisibilisées : les peintres femmes n’avaient droit qu’aux petits formats lors des salons et les musiciennes étaient plutôt encouragées à devenir des muses ou des interprètes « sensibles » plutôt que des créatrices. Karine Huet s’empare du thème et, en prolongement de la remarquable exposition de photographies (un « choromaton au féminin ») d’Olivier Lob, consacrée aux musiciennes de choro et leurs instruments, affiche une série de playlists proposant des pièces écrites ou interprétées par des femmes, rappelant les compositrices « oubliées » dont les noms commencent à ressortir aujourd’hui, Hèlène de Montgeroult, Sappho, Hildegard von Bingen, Germaine Tailleferre, Lili Boulanger, Pauline Viardot, Clara Schumann… la liste est loins d’être exhaustive ! Karine Huet sourit : « chaque compositrice a été déclarée pionnière, car on occultait à chaque fois celles qui les avaient précédées ! ».
C’est pourquoi le concert débute par la version instrumentale de « La vie en rose » reprise en chœur par le public. Karine Huet relève la tête : « Ne vous étonnez pas si nous avons commencé par Piaf un concert de Choro ! Un grand nombre de ses chansons restent emblématiques de la condition des compositrices dans le domaine des musiques populaires. La vie en rose a été écrite d’abord par Marguerite Monnot, brillante ancienne élève de Nadia Boulanger, mais déposée à la SACEM par un autre. Cela souligne bien de quelle manière les femmes sont invisibilisées puis oubliées dans des mondes où elles occupent une immense place… Aujourd’hui encore, leur rareté est soulignée par les chiffres de la SACEM : 1% au total de compositrices et 8% des adhérents actuels vivants ! »
Claire Luzi et Karine Huet/MUS’iterranée 2026 © M.C.
Les anecdotes fleurissent et les compositrices émergent des limbes où la postérité les avait enfermées. Mieux que les discours, les musiques finement sculptées à la mandoline et amplifiées par les accords virtuoses de l’accordéon, offrent des temps suspendus. Une palette colorée d’émotions, de sensations, d’images, se déploie, menant l’auditoire dans les géographies intimes de l’au-delà des mers, puis esquisse l’ombre d’un menuet du vieux monde rajeuni par les élans des grands espaces brésiliens, s’emballe dans l’évocation lumineuse d’un carnaval, tangue avec un matchiche (maxixe, l’ancêtre de la samba), valse, remodèle les thèmes, les enrichit, se love dans l’élégance de mélodies qui semblent d’emblée familières même si on les écoute pour la première fois. Ensemble subtil de fraîcheur, d’invention, d’exploitation de motifs anciens… C’est juste puissant et beau.
Les écritures se rencontrent, celle de Karine Huet qui avec humour explique l’un de ses titres, « Maxixe joyeux car je l’ai écrit dans une ville qui se nomme Joyeuse » ou rapproche sa région bretonne du Brésil dans une Samba du coq aux sonorités de bagad, de Chiquinha Gonzaga, née en 1847, première femme chef d’orchestre au Brésil, et militante abolitionniste, ou de l’incroyable Tia Amelia que le poète, chanteur, compositeur brésilien Vinicius de Moraes décrivit comme « une résurrection de Chiquinha Gonzaga ». Les débuts classiques de la musicienne née le 25 mai 1897 ne l’empêchèrent pas de consacrer son art au choro en utilisant son instrument de prédilection, le piano.
Œuvre exposée au Choromaton Bastide Granet 2026 © M.C.
Elle composa plus de deux-cents pièces de choro, mais ne fut « redécouverte » que tardivement, « grâce à la période de confinement liée au COVID » et aux transcriptions que Hércules Gomes, dédicataire d’un certain nombre d’œuvres de la compositrice, eut alors le « temps » de rédiger en écoutant les enregistrements de celle qui vécut jusqu’en 1983.
La création contemporaine viendra en fin de concert avant une nouvelle reprise d’une chanson d’Édith Piaf et un bouquet final conviant aux côtés des deux musiciennes le piano de la jeune compositrice brésilienne Raquel Freitas. Enchantements multipliés dans l’écrin magique de la Bastide Granet!
Concert donné le 19 mars 2026 à la Bastide Granet, Les Granettes, Aix-en-Provence
Nota Bene : on retrouvera Raquel Freitas le 29 mars dans la salle des douves du Château de la Tour d’Aigues, lors du Festival Choro en Provence organisé par La Roda.
MUS’iterranée offre sa programmation généreuse et éclectique jusqu’au 4 avril.
Marguerite Monnot a ébloui ses contemporains : « La petite Marguerite est capable de transposer dans tous les tons un air entendu pour la première fois, d’inventer un accompagnement dont l’harmonie est parfaitement correcte. L’enfant prodige improvise déjà de charmantes phrases, à l’harmonie ou au piano » (écrit en 1907 un journaliste à son propos alors qu’elle n’a pas quatre ans). Pianiste prodige elle fut considérée par Saint-Saëns comme « la future grande de demain ». Elle était prédestinée à une grande carrière de concertiste selon ses professeurs, Nadia Boulanger qui voyait en elle un futur Prix de Rome, Alfred Cortot, Vincent d’Indy. Mais, trop de trac sans doute la paralysait en amont de ses récitals, expliquera lors de la représentation Karine Huet. Elle en annulera un au dernier moment à New York, elle a alors dix-sept ans. Elle rentre en France, s’éprend des musiques populaires, et écrira pour Edith Piaf mais aussi Lucienne Boyer, Marie Dubas, Colette Renard qui fera une tournée internationale avec l’opérette composée par Marguerite, Irma la Douce (qui sera immortalisée dans le film de Billy Wilder). Piaf, jalouse, ne fera plus appel à Marguerite Monnot après Irma la Douce : elle considéra comme une trahison de ne pas en interpréter le rôle-titre !

