La petite merveille de poésie et d’invention qu’est le film d’animation de Grimault et Prévert, Le Roi et l’Oiseau, conçu d’après La Bergère et le Ramoneur de Hans Christian Andersen, trouve une nouvelle vie sur la scène de la danse grâce à l’adaptation d’Émilie Lalande.
Depuis la fondation de sa compagnie (1)Promptu, l’ancienne danseuse phare d’Angelin Preljocaj s’attache à composer pour le jeune public. Après, entre autres, Pierre et le Loup, Le Carnaval des animaux, Quatuor à corps pour Mozart ou encore Petrouchka ou le choix d’Holubichka, elle revient avec Le Roi et l’Oiseau en développant magnifiquement le spectacle qu’elle avait mis en scène en 2018, Histoire d’un roi. Le motif reste le même : « Le roi Charles V et III Font-Huit-et-Huit -font-Seize règne en tyran sur le royaume de Tachycardie. Amoureux d’une modeste bergère peinte dans un tableau, il souhaite l’épouser.
Le Roi et l’Oiseau / Émilie Lalande © Anaïs Baseilhac
Mais elle aime et est aimée par un petit ramoneur celui-ci peint aussi dans un tableau. Aidé de l’Oiseau, le malheureux soupirant va tirer la jolie bergère des griffes du roi tout-puissant.» En fait, les tableaux deviendront des sculptures sur la scène du Grand Théâtre de Provence.
Un dictateur
Le Roi d’Émilie Lalande, comme celui de Prévert, est un personnage aussi ridicule que dangereux. Nommé Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize, il règne implacablement sur le royaume de Takicardie. On le verra jongler avec un énorme ballon bleu à l’instar de son modèle évoqué par Charlie Chaplin dans Le Dictateur. Cette représentation de la planète éclatera elle aussi dans le jeu désinvolte du despote.
Tout s’orchestre autour des désirs du monarque qui fait danser mécaniquement ses serviteurs, méprise l’automate qui tente de le distraire, réorganise le décor. Ce dernier, dessiné par la chorégraphe, ne présente que des voies sans issue, escaliers qui ne mènent nulle part, toiles tendues d’un château qui s’enroulent en labyrinthe et ne font que ramener les personnages à leur point de départ. L’absurdité de cet Ubu se transcrit dans l’univers qui l’entoure. Terrifiant pour tous, il est lui-même dépassé par son reflet ! Sa statue, jalouse à l’excès de son amour pour la jolie Bergère, devenue vivante, le fait disparaître d’un claquement de doigts.
Le Roi et l’Oiseau / Émilie Lalande © Anaïs Baseilhac
Se comparant au « petit Ramoneur de rien du tout », il estime que la Bergère a bien de la chance de pouvoir se marier avec lui et il organise des noces somptueuses, bien davantage pour lui-même que pour elle ! La démarche pédante du Roi suffit à souligner sa suffisance : tout le poids du corps est dans les talons tandis qu’il bombe le torse.
Face à l’irrépressible liberté
Pour évoquer l’oiseau, c’est le poème de Prévert qui prime: Pour faire le portrait d’un oiseau ! L’essentiel est bien d’ouvrir la cage et d’en effacer soigneusement les barreaux. L’envol fluide répond aux gestes saccadés des esclaves royaux.
La fable dénonce les totalitarismes et la danse exprime avec virtuosité les émotions et les sentiments, oppression, solitude, amour, liberté…
Se construit une poétique qui interroge le public, le fait rire, pleurer, s’extasier, s’émouvoir. Bien sûr les clins d’œil affleurent : comment ne pas songer au bal de West Side Story lorsqu’au milieu des danseurs se détache sur une musique lente et mélancolique le couple amoureux ou, lorsque le petit ramoneur et sa bergère fuient, le spot lumineux qui les poursuit sort d’une immense tête qui reprend le graphisme de celle du film d’animation Le Géant de Fer (The Iron Giant) de Brad Bird.
Dessin préparatoire/ Le Roi et l’Oiseau © Émilie Lalande
Bien entendu l’oiseau à la gouaille joyeuse permettra au couple des amoureux d’échapper au Roi. La finesse de l’interprétation et de la danse, l’élégance délicate de la Bergère, le flamboiement de l’Oiseau, la douceur du Ramoneur, leur capacité d’émerveillement face au monde et aux sentiments qu’ils sentent éclore, sont autant de réponses à la morgue des puissants. Leurs élans sont libérateurs et la danse salvatrice devient un hymne à la beauté dans un espace mouvant où l’espace est sculpté au gré de l’action et des motivations des personnages. Les interprètes sont tous excellents, Un grand moment de poésie !
Le Roi et l’Oiseau a été dansé au GTP le 14 mars 2026


