Kintsugi, le dernier spectacle de Machine de cirque, tient son nom d’une méthode de réparation des objets venue du Japon : il s’agit, par un mélange de colle et de poudre d’or, de restaurer des objets cassés en mettant en évidence leurs fêlures et les réparations, comme une sublimation de leur histoire.
L’épreuve du temps et de ses cassures est ici soulignée, magnifiée. La fragilité des choses et des êtres se transmue en œuvre d’art et en beauté.
Autour d’un abribus
Le metteur en scène, Olivier Lépine, explique dans l’un des teasers de présentation combien l’abribus qu’il avait pris en photo lors d’un voyage en Écosse l’a inspiré : « J’ai vu au bout de l’île de Sky un abribus vraiment perdu au milieu de nulle part, mais très propre avec, à l’intérieur, des chaises, un horaire d’autobus comme gribouillé à la main, et je me disais en regardant ça que l’on pourrait dire que c’est un arrêt d’autobus où l’on peut attendre un peu infiniment un moyen de transport qui n’arrivera jamais (…). Cet espace était « hyper-théâtral », et vraiment évocateur…. C’est comme atterrir nulle part dans une espèce de chambre avec un horizon sur la mer… ». Occasion rêvée pour aborder dans ce cadre hors du temps des thématiques intemporelles comme l’amitié, la résilience, la manière de vivre malgré et avec ses blessures, en faire une force. Vincent Dubé, directeur artistique de la troupe, se délecte à cette fusion entre les disciplines circassiennes et le récit : le geste prend alors une dimension symbolique.
Ils sont huit, isolés autour d’un abribus perdu dans un no man’s land, huit solitudes qui peu à peu vont s’apprivoiser. Mains à mains, voltiges à partir d’une bascule, bondissements gymniques, vont se conjuguer pour rapprocher les personnages. Tour à tour appuis, repères, élans, poussées, tissent des liens entre ces inconnus et leur accordent une liberté neuve, soutenue par la puissance du collectif. Que penser de cette femme enceinte qui effectue des sauts vertigineux, ou de ce timide dont les pas deviennent si assurés sur la boule d’équilibre, bleue comme une terre que l’être se réapproprie ?
Kintsugi /Machine de Cirque © Machine de Cirque
Le cheminement s’effectue en poésie, nimbé de lumières douces, et de jeux de clair-obscur. Peu à peu on comprend le titre. Les prouesses techniques n’appellent pas les applaudissements qui jaillissent parfois du public, mais restent au service d’une histoire multiple.
On s’attache successivement à chaque interprète. On est subjugué par les numéros de trapèze double, de bascule, de voltige tirée par les cheveux, de corde lisse, de mât chinois, de sangles aériennes, de mains à mains, de portés époustouflants, de perches en équilibre sur l’épaule. Les acrobaties se mêlent à la narration avec une rare intensité dans une chorégraphie écrite au cordeau et scandée par des annotations de temps projetées sur le mur de fond de scène, au cœur de l’énumération de chapitres, « Rendez-vous », « Tempête », « La forme du brouillard », « Aube ».
Kintsugi /Machine de Cirque © Machine de Cirque
Ces titres sont suivis de courts poèmes qui semblent développer les premiers mots qui ont accueillis le spectateur à son entrée en salle : « Un temps viendra / où, malgré toutes les douleurs, / nous serons légers, / joyeux et véridiques » (A. Camus).
Une humanité rêvée…
Kintsugi a été donné au GTP les 3 et 4 mars 2026.

