Trois points d’orgue pour clore le Festival de La Roque d’Anthéron 2026

Trois points d’orgue pour clore le Festival de La Roque d’Anthéron 2026

Quand le jazz est là, le classique ne s’en va pas! Le triple concert concocté par Thomas Enhco auquel était donnée une carte blanche a enthousiasmé l’assistance du parc de Florans

En trois temps musicaux, le pianiste mais aussi violoniste et compositeur Thomas Enhco donnait un aperçu des champs immenses de son travail musical. Se refusant à établir des frontières et à choisir (choisir c’est exclure!), le génial musicien fait se rejoindre les thèmes, les rythmes, les formules, les scansions, varie les formations instrumentales, explore les capacités sonores des cordes et des percussions, détourne avec délices et fait entrer son auditoire dans les œuvres avec une sorte d’évidence où jeu et poésie se répondent.

« Arranger, voire déranger »

Débutant la soirée par un « duo particulièrement cher à son cœur et qui a façonné les dix-sept dernières années de sa vie», selon ses propos, Thomas Enhco unit sur scène deux instruments issus d’univers à cent lieues les uns des autres, le piano (un Steinway choisi parmi les cinq pianos proposés par le festival) et le marimba, joué par sa compagne et complice Vassilena Serafimova. « De toute façon, ces deux instruments n’existaient pas à l’époque de Bach, sourit Thomas Enhco, qui pose la question de l’arrangement des œuvres: arranger ou déranger? »

Les « transcriptions » dues à Vassilena Serafimova ou Thomas Enhco se croisent, portant en titre « inspiré » ou « avec des citations », « transcription », « improvisations » « arrangement », livrant ainsi la clé des compositions. On se plaît à déceler ici un thème connu, une cadence, charriés dans le flux sonore des deux instruments qui s’accordent avec un naturel confondant. Il est des envolées où l’on croit entendre les respirations du Köln Concert de Keith Jarret, d’autres où l’accompagnement d’un orgue semble naître des notes graves du piano soutenues par la pédale… se tissent les miroirs, les danses enflammées, les reflets qui préfigurent Debussy, avant « l’Avalanche » qui s’amuse du Prélude le plus connu du Clavier bien tempéré. Vassilena Serafimova danse pieds nus derrière l’immense clavier des lames de bois du marimba. Aérienne, la musique s’ancre profondément dans un esprit tellurique qui lui donne chair.

Thomas Enhco / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On sourira lorsque les deux musiciens « prépareront » pour Vortex leurs instruments respectifs, pièces de monnaies du monde entier et scotch de déménagement pour le marimba qui pourra aussi être effleuré par des archets de violon, et objets qui n’abîment pas le piano (« je suis trop respectueux des pianos pour vouloir les abîmer! »)… Si bémol, la do, si bécarre… et voici BACH (dans la notation allemande qui pointe le bout de son nez). Musique et jeu, musique et reprises, imitations, lectures… la tradition est longue et accorde une liberté joyeuse aux interprètes! Le rappel sera à neuf temps et entraînera le public dans une danse de noces effrénée de la Macédoine!

L’improvisation rend chaque concert unique

« Jamais les mêmes blagues avec l’improvisation! », sourit Thomas Enhco. Son concert intitulé comme son disque éponyme Mozart Paradox, reprend le principe qui régissait déjà celui consacré à Bach: tous les genres sont abordés, musique pour piano seul, formations chambrières, orchestrales, opéras, messes. De toute façon, chez Mozart, « tout chante ».

Mozart était un immense improvisateur, et le suivre sur ce chemin, en conservant la base de ses harmonies et de ses mélodies, est fascinant, même si « c’est plus difficile que d’improviser sur Bach, confie le musicien, car il y a quelque chose de fragile, de délicat, que j’ai envie de conserver, et que je n’ai pas envie d’affaiblir l’œuvre ». Le paradoxe du titre du programme souligne les jeux d’ombre et de lumière, le rire et l’espièglerie qui contrebalancent les drames… Profondeur et fantaisie se jouxtent, le talent de l’interprète est d’en transmettre la teneur alors qu’il vagabonde autour des thèmes, ajoutant ses commentaires, ses propres rêveries, comme s’il nous faisait partager sa perception des pièces, soulignant un effet ici, un phrasé là…

Thomas Enhco / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On sera séduit par la sublime reprise du Kyrie de la Grande messe en ut mineur avec une complexité de rythmes et de nuances virtuose! La technique impeccable du pianiste s’empare de ces planètes tournoyantes avec bonheur. On restera en suspens sur les dernières mesures du Lacrimosa.

Place au jazz!

La dernière partie, plus « conventionnelle », convoquait d’abord le trio constitué des trois complices, Thomas Enhco au piano, François moulin à la contrebasse et Raphaël Pannier à la batterie, souverains dans Lonely Woman du saxophoniste Ornette Coleman. Les improvisations des trois instrumentistes se succèdent, incluant leurs univers dans la trame collective. La joie de se retrouver sur la scène du parc de Florans, se dit, se joue, s’harmonise, déborde avec vivacité des moules, s’épanche, soulevant l’enthousiasme des grillons nocturnes et d’un public qui applaudira à chaque fois debout.

Le second titre ainsi que les deux suivants sont de Thomas Enhco : le fantastique et fantasque Owl and tiger empreint d’une certaine nostalgie mélancolique précède avec ses animaux oniriques le petit chien de la mère du compositeur, Gaston, qui a « co-écrit le morceau en sautant sur le clavier et produisant trois notes dont « l’arrangement » a inspiré le blues qui lui doit son nom, « Gaston » dans un esprit proche de celui des oeuvres de Thelonius Monk!
Le Trio sera rejoint par le Quatuor Magenta (Ida Derbesse, Elena Watson-Perry, violons, Claire Pass-Lanneau, alto et Fiona Robson, violoncelle) et un quintette (Lilya Chifmann, Cyprien Brod, Florestan Raës, violons, Clément Pimenta, alto, Alec Fukuda, violoncelle), pour un autre volet de Thomas Enhco, Cavalcade au rythme « boiteux » de cinq temps, mimant une course échevelée.

Thomas Enhco / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On appréciera particulièrement les cordes dans leur mime des animaux nocturnes Dans l’un des couplets de Summertime de Gershwin. Le trio se retrouvera sur You’re just a Ghost, occasion pour la batterie d’offrir un solo ébouriffant et à la contrebasse de déployer une inventivité mutine. The Outlaw rassemblera l’ensemble des musiciens avec passion. Enfin, clin d’oeil à une certaine éclipse de 2013 et à celle de cette année, Eclipse, conviera le marimba de Vassilena Serafimova au coeur de cette formation. Un art de la joie se décline ici, celui de la musique, du partage, d’une communion avec le public. Quelle superbe conclusion!

Concerts donnés le 16 août 2026 au parc de Florans, en clôture du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis

Bach Mirror, Thomas Enhco & Vassilena Serafimova, chez Sony Classical
Mozart Paradox, Thomas Enhco, chez Sony Classical