Au conservatoire Darius Milhaud, la salle Campra reçoit une partie des manifestations du Festival de Pâques. Le 30 mars, le piano de Yulianna Avdeeva séduisait une fois de plus un public subjugué. (on garde un souvenir ému de sa prestation lors de l’édition 2024 du festival)

Le programme de Yulianna Avdeeva, toute de rouge vêtue, débutait par la Fantaisie chromatique et fugue BWV 903 de Jean-Sébastien Bach. En trois volets, l’exécution de l’œuvre dément tous les aprioris énoncés à propos du Cantor de Leipzig. Certes, on ne peut que retrouver dans cette pièce une impeccable construction, un tissage rigoureux, mais la réserve que même ses contemporains émettaient à propos de l’austérité du musicien, sans doute parce que luthérien, tombe. 

La clarté de la forme sublimée par le jeu lumineux de la pianiste ouvre des pans intimes.
La rigueur de l’écriture se fait oublier pour nous mener à des instants méditatifs d’une rare profondeur avant de transcrire une vision de la vie dans toute sa plénitude au fil des phrasés à l’amplitude enveloppante et « nous livre le monologue d’une âme » (Guy Sacre, La musique de piano : Dictionnaire des compositeurs et des œuvres).

Yulianna Avdeeva, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 30/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

À cette intensité répondaient quatre pièces de Franz Liszt. La première, la Bagatelle sans tonalité, semblait être un écho aux constructions quasi mathématiques de Bach et à son travail sur les chromatismes, dont la pianiste s’empara avec délices, soulignant leur malléabilité. Puis, avec Csárdás macabre et Unstern, elle soulignait l’infinie liberté du compositeur qui s’affranchit alors de toute influence et présage même en visionnaire l’esprit des musiques à venir, emportant dans le rythme accéléré de la danse populaire hongroise les académismes et se pare d’une indicible noirceur. 

La puissance précise de l’interprète sert le propos avec intelligence et sait approcher le mystère de la Légende n° 2 , Saint-François de Paule marchant sur les flots en le pailletant d’harmoniques alors qu’à l’instar des eaux qui se déchaînent, les sonorités s’exacerbent. 
La seconde partie du concert permettait à la lauréate du Concours Chopin 2020 de renouer avec le compositeur par le biais de ses 24 Préludes. Lien avec Bach ? Lors de la composition de ces miniatures, Chopin se nourrissait des œuvres du musicien, jouant quotidiennement des passages du Clavier bien tempéré

Yulianna Avdeeva, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 30/03/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

C’est grâce à Bach que Chopin échappa à un lyrisme de pacotille si courant en son siècle et par l’économie formelle de l’écriture atteignit son intensité expressive. Chaque Prélude (de ces pièces qui ne « préludent rien » mais se suffisent chacune à elle-même) constitue un monde à part entière, même dans les pièces les plus brèves. C’est un peu le miracle de ces morceaux qui ouvrent tour à tour des tableautins où se reflète un infini. Tous les sentiments, toutes les émotions, y sont des paysages, certains tendres, d’autres sagement disposés, d’autres sauvages, d’autres encore joyeux, douloureux, dansants, jouant des contrastes et des asymétries entre eux, éclairant des atmosphères nocturnes, ombrant les soleils, en une alchimie qui rend avec le même bonheur le fugace et l’ample.
Julianna Avdeeva, souveraine dans ces univers, conclura avec finesse sur deux rappels dédiés à … Chopin.

Concert donné le 30 mars 2026, salle Campra, Conservatoire Darius Milhaud dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de cette page © Caroline Doutre/Festival de Pâques