Qu’est-ce que cette pièce écrite pour un seul spectateur! « il a fallu trouver un moyen de contourner la difficulté du nombre de représentations en faisant assister malgré la conception unique de cet objet théâtral, sinon les producteurs et les directeurs de salle n’adhéraient pas! » déclare Daniele Finzi Pasca, auteur, metteur en scène et acteur d’Icaro au public nombreux du Jeu de Paume.
Daniele Finzi Pasca, comme précédé par son sourire, ouvre le rideau devant lequel se trouvent déjà une table, une chaise minuscule derrière, et un téléphone « antique ». S’excusant avec humour de son français, traduit de l’italien, sa langue natale, il en offre la musicalité, muse entre maladresses et formulations précises, créant une complicité familière avec le public paradoxalement par la grâce de cette distanciation du langage. La traduction française de l’italien semble alors faire partie d’une mise en scène des mots qui se meuvent dans les faux miroirs de leurs ressemblances et de leur manière particulière de rendre compte de ce qui nous entoure.
L’acteur déroule son prologue, évoquant l’histoire de cette pièce écrite lors du séjour en prison qu’il effectua en Suisse, car il était objecteur de conscience. Icaro fait partie de la trilogie dédiée à la fuite avec Dialoghi col sonne et Arianna. Le mythe antique d’Icare est réduit à la nécessité de fuir, le labyrinthe du Minotaure pour Dédale et son fils Icare selon la légende grecque, l’asile de fous tenu par des sœurs et des médecins dans le cas d’Icaro. Au passage, Daniele Finzi égratigne le « théâtre contemporain conceptuel » qui détruit l’essence même du spectacle. Face aux circonvolutions absconses, Daniele Finzi préfère la simplicité: « un théâtre simple comme l’étaient les histoires que contait ma grand-mère ». Cette dernière a confié ses secrets à son petit-fils, dont la recette des gnocchis et de la crostata alle mele! « Préparer un repas, dit-il encore, est un prétexte pour rencontrer le monde. Ma grand-mère qui n’ jamais quitté sa cuisine, a découvert le monde en invitant sa famille à manger ».
« C’est le moment où le public se sent mal à l’aise… » s’amuse le comédien annonçant les deux minutes « d’angoisse » au cours desquelles il déambule au milieu du public afin de choisir le ou la spectatrice privilégié qui le rejoindra sur scène. Une condition: être le plus léger possible (on en comprendra la cause ensuite, l’acteur portera ce « personnage privé de l’usage de ses jambes ». Rassurez-vous, la magie les lui rendra à la fin!).
Éteignons nos téléphones! Le rideau se lève enfin. Deux lits surmontés d’une chacun d’une moustiquaire vertigineuse sont installés en parallèle. Le public est séduit par le monologue du Pierrot lunaire qu’est Pedrolino, ses maladresses empruntées au monde du cirque, (rires assurés lorsqu’il cherche à enfiler un pantalon par-dessus sa robe de chambre ou qu’il mime la mise en sac à linge de la bonne sœur qui l’empêche de sortir !), sa faconde, sa manière de réinventer ce qui l’entoure, de dessiner l’architecture des lieux, de donner à voir par les mots, de transformer des vêtements emplumés en ailes qui permettront de fuir sa prison, sa manière de faire participer sa spectatrice (au Jeu de Paume, une jeune Agatha, fut embarquée dans ce rôle) en la déplaçant, la questionnant de façon à ouvrir de nouvelles portes à l’imaginaire.
La gloire des anti-héros
Les maladresses, les vêtements pas complètement ajustés, contribuent à souligner la fragilité de ces anti-héros qui occupent le plateau l’un entrant dans les rêves de l’autre. « Je prépare mes spectacles comme des histoires qui doivent être racontées en regardant le public dans les yeux. Dans Icaro, je voulais parler d’espérance en donnant vie à des anti-héros, comme nous le sommes presque tous. Je fais du théâtre pour le plaisir de naufrager, de me perdre un peu ; une des choses les plus salutaires de cette vie. On se perd comme on s’échappe. Une fuite intérieure nous révèle ce que nous sommes.
La fuite est une stratégie qui permet de creuser encore plus la réalité pour découvrir les secrets que masquent les apparences, pour inventer de nouvelles utopies. » explique Daniele Finzi Pasca dans le dossier de présentation du spectacle. Venu d’un pays de montagnes (la Suisse), il en vante l’ascension, comme un « rendez-vous avec l’immuable » et évoque Icaro comme l’une de ces montagnes « qu’il escalade depuis vingt ans » (le spectacle créé en 1991 a été joué plus de 800 fois).
Fuir donc, puisqu’il s’agit de cela. La réussite du projet scelle aussi la fin de la pièce. Le lieu du spectacle était paradoxalement l’endroit qu’il fallait absolument quitter.
La chute du toit ne conduira pas à la mort comme la chute d’Icare mais amène les protagonistes à retrouver le cours de leur vie. La mélancolie d’une fantaisie perdue s’insinue dans les interstices du jeu, les silences qui s’immiscent dans les pauses du discours que vient ourler délicatement la musique de Maria Bonzanigo. Le sourire du clown reste en suspend entre les traits noirs qui le griment, signes cabalistiques où s’écrit la gravité du rire. Si la légende se voulait leçon de vie et d’équilibre (Dédale conseillait à son fils de ne voler ni trop haut afin que la chaleur du soleil ne fasse pas fondre la cire de ses ailes, ni trop bas, sinon l’eau de la mer alourdirait ses plumes et l’engloutirait), l’aversion de Daniele Finzi s’attache à la fragilité des êtres et aux limites matérielles qui s’opposent aux infinies possibilités fournies par l’imagination. La pièce devient alors parabole de la condition de l’artiste et des êtres en général.
Un petit bijou de poésie, d’éclats improvisés, de théâtre et de cirque, aux fragrances douces amères éclairé d’humanité.
Spectacle donné le 1er octobre 2026 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence
Photographies © Viviana Cangialosi
(« théâtre de la caresse » est une expression de Daniele Finzi Pasca)


