Deux légendes donnaient rendez-vous au public du Festival de Pâques lundi 6 avril, le violoniste Gidon Kremer et le pianiste Mikhaïl Pletnev, figure admirée tout autant qu’électron libre dans le monde musical.

Ces deux géants invitaient à leurs côtés pour le premier morceau du concert, le Quatuor avec piano n° 1 de Mozart, l’alto de Maxim Rysanov et le violoncelle de Luka Coetzee.
C’est sur son Shigeru Kawaï (marque dont il est l’une des égéries) à la sonorité claire, que le pianiste qui est aussi chef d’orchestre dirige totalement la soirée, imposant ses tempi, ses phrasés, irriguant les œuvres de son empreinte et drainant les autres instrumentistes dans son sillage. 

Sans doute, le peu de répétitions (Luka Coetzee relevait la partie de violoncelle en remplaçant à l’archet levé Giedré Dirvanauskaité) se faisait un peu sentir dans l’harmonie des cordes qui ne trouvait pas toujours l’osmose rêvée. Cependant la puissance de la lecture structurée de l’œuvre compensait ce qui pouvait manquer à la pâte sonore. Le caractère alerte et vif de la pièce contemporaine des Noces de Figaro était rendu avec liberté et fluidité.  

Gidon Kremer, violon. Maxim Rysanov, alto. Luka Coetzee, violoncelle. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les deux monstres sacrés se partageaient la scène pour les deux autres œuvres au programme, dialoguant avec une sobre élégance dans le Grand Duo, Sonate en la majeur de Franz Schubert. Le violon de Gidon Kremer n’est plus dans la quête d’une imposante virtuosité, mais semble s’être allégé, frôlant une fragilité sensible qui rend son jeu encore plus émouvant. Il devient alors une voix qu’accompagne le piano, lyrique et inspiré où flottent les ombres des musiciens passés.
Remplaçant presque au dernier moment le Tchaïkovski prévu, c’est la Sonate pour violon et piano de César Franck que les musiciens avaient décidé d’interpréter. 

Référence littéraire ? On ne cesse d’épiloguer sur le modèle de la « petite phrase de Vinteuil ». Marcel Proust expliquait à son ami Antoine Bibesco « une phrase de sonate piano et violon de Saint-Saëns, (…). L’agitation des trémolos au-dessus d’elle dans ce prélude de Wagner, son début gémissant est de la sonate de Franck, ses mouvements espacés, ballade de Fauré, etc, etc… ». Phrase composite certes, de l’aveu même de l’écrivain ! Mais on a bien envie de la reconnaître dans cette Sonate de César Franck en lisant : « Au-dessus de la petite ligne du violon, mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune ». 

Gidon Kremer, violon. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence.

Les deux musiciens rendent avec finesse la mélancolie et le lyrisme tout en intériorité de cette pièce à la luminosité solaire. On se laisse porter par l’indicible magie de cette rencontre entre des musiciens qui n’ont plus rien à prouver et donnent libre cours à leur sensibilité. 
En bis, le Liebeslied (Chagrin d’amour) de Fritz Kreisler accentue ce détachement des normes, les partitions ne sont plus que le support d’idées qui se réinventent et font vivre avec intensité la musique et ceux qui la transmettent. Quel cadeau !  

Concert donné au Grand Théâtre de Provence le 6 avril 2026 dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Gidon Kremer, violon. Maxim Rysanov, alto. Luka Coetzee, violoncelle. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Gidon Kremer, violon. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence.