Le dernier opus de Claudia Solal et Benjamin Moussay, Punk Moon, est un petit bijou d’intelligence musicale et de poésie. La chanteuse en a écrit en anglais les dix textes, dix poèmes qui abordent les « rivages émotionnels » («emotional shores ») d’un être en quête de soi des autres, de l’autre. Les sonorités des vers libres sont délicatement ciselées en un jeu d’allitérations et d’assonances, de retours, de boucles, d’images, de métaphores qui apportent une dimension cosmique et universelle au propos. On découvre « un volcan en une seule personne », un « nuage neuf qui fleurit » et la vie peut se muer en « une tonnelle, sinon une fleur »…
Le premier morceau, Helium Balloon, décline un art poétique qui imprègne tout l’album. Tout commence sur un souffle qui se mue en voix. Celle-ci démultipliée en accompagnements lyriques de la mélodie centrale est rejointe par l’entrée d’un piano rêveur, puis une scansion percussive sombre qui accorde un nouvel élan au fin tissage onirique dessine l’incarnation de l’invisible : « dans un souffle céleste tu me fais prendre chair » (« In a heavenly breath you make me take flesh »). Comme dans un poème symphonique, le songe s’efface sur les bruits du vent et les notes aériennes du piano… Le sens amoureux est aussi une métaphore de la création.
Claudia Solal © Chevalier Horiz
Le corps entier se transforme en « cheval de bataille », puis en « terre meurtrie, condamnée à disparaître » dans Battle dress. Mais là encore, s’affirme une nouvelle liberté : « à travers chaque repli de mon âme, le ciel est clair/ Je réinvente mes contours géographiques » avant qu’une image délicate redéfinisse le monde : « seuls les arbres innervent la toile du ciel » (« only the trees innervate the canvas of the sky »).
On se plaît à arpenter les textes, leurs trouvailles qui mêlent les éléments et les êtres en une vision onirique où tout est vivant et habité. « D’abord, j’étais un feuillage, un nuage d’été, une femme-oiseau » raconte la chanteuse dans Oxydation dont les pulsations évoquent un monde qui se délite.
Puis le désir se pare de créations picturales : « l’aube de ta géométrie tisse silencieusement d’une césure à un autre langage pour tes collines laineuses » ( Tomorow I sleep, demain je dors) sur un piano qui semble faire écho aux Gymnopédies de Satie. Les percussions sonnent comme un glas sur lequel les notes du piano s’égrènent en gouttes de pluie pour Devastated Queen, des inflexions de blues s’immiscent dans le phrasé de la chanteuse qui fait se heurter les syllabes d’une « indecent incandescence ». Le désir s’empare de l’éther, lorsque la « reine » s’échappe de la prison de sa peau et atteint l’universel.
Claudia Solal & Benjamin Moussay © X-D.R.
Le paradoxal Slow war assemble un refrain sous forme de comptine enfantine (« Who is us ? Us is me, Who is me ?… »), et la violence des couplets (“slow war is raging”) sur les nappes lyriques et emportées du piano. La voix se fait fragile, cristal dans ses explorations stellaires, sublime dans Punk Moon, titre éponyme de l’album. La fusion accomplie dans Direct light, célèbre la réconciliation des corps qui exultent sur un piano ostinato empli de verve joyeuse. Les effets sonores du synthétiseur modulaire de Benjamin Moussay ajoutent au caractère onirique de l’ensemble. Parfois la voix du pianiste s’entrelace à celle de la chanteuse, soulignant la longue complicité artistique qui les unit. À quatre mains, ils composent un Cantique des cantiques contemporain où l’être ne cherche plus de transcendance à travers une passion amoureuse mais une adéquation au monde. Une pépite!
Punk moon, Claudia Solal & Benjamin Moussay, Jazzdoor series