Et si ?…

Et si ?…

Bien sûr, avec des si… les fantaisies se rêvent concrètes quoiqu’impossibles. Une exception est à signaler ! Le spectacle Tu connais la chanson ? concocté par Charlotte Adrien et Louis Caratini qui articule sa note d’intention autour de quatre questions débutant par « Si », puis une succession de « Et si », fait entrer concrètement son public dans univers inoubliable de mots, de rires, de parodies, d’inventions, d’improvisations, de réflexions pas si légères malgré les apparences… Dans cette même note, les termes du jeu (« s’amuser », « jouer ») côtoient à égalité ceux plus didactiques de l’apprentissage (« apprendre »x2) et c’est ce qui se passe dans cet inclassable spectacle. 

Seul sur le plateau, Louis Caratini arbore une large surchemise à carreaux sur kilt et t-shirt noirs : clin d’œil aux robes noires de nombreuses chanteuses, Piaf et Barbara en tête?  « Je souhaitais surtout être à la fois féminin et masculin dans ce spectacle qui évoque des chanteurs et des chanteuses, une manière d’être à la fois les uns et les autres, sans cultiver d’ambigüité, le kilt est malgré tout un vêtement masculin… » expliquera-t-il après le spectacle. On le voit évoluer avec aisance dans la mise en scène fluide, rapide, pertinente de Charlotte Adrien avec laquelle l’artiste a concocté le texte du spectacle, ton léger pour une architecture documentée qui mène le public dans les méandres de la chanson française, interroge cet art populaire et savant à la fois et nous fait percevoir l’infinie richesse des textes et des mélodies et le petit miracle qui les fait s’accorder entre eux. 

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Pourquoi une chanson ? À quoi sert-elle ? Qu’est-ce qui fait « chanson » ? Où commence et s’arrête la propriété intellectuelle alors que les chansons « courent dans les rues » ?
Entre réflexions, anecdotes, « blind test », improvisations géniales et pastiches tordants, les standards de la chanson francophone défilent. Au détour d’un accord, on découvre de nouvelles paroles, on se remémore d’autres que l’on croyait oubliées.  


« On a tendance à croire en France qu’une chanson, ça se fait tout seul ; mais est-ce qu’on écrit vraiment jamais tout seul ? Comment ça se fabrique une chanson ? » demande le musicien qui invite la salle à lui répondre. Peu à peu les mots fusent, les explications s’esquissent… complexe le sujet ! « La chanson se situe entre la poésie, le théâtre, la mélodie », sourit-il, convoquant un florilège (il ne s’agit pas de mettre en œuvre un dictionnaire de la chanson francophone, il faudrait y passer des semaines !) de pièces. Certaines chansons seront jouées intégralement, d’autres juste effleurées lors de blind test auxquels la salle participe avec passion (l’artiste rebondit avec aisance sur les suggestions des spectateurs qui sont autant de sources de rires et de complicité partagés), d’autres encore fusionnées en medley vertigineux lorsque leurs mélodies seules ne sont pas cousues ensemble afin de nous raconter de véritables histoires.

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tout commence après une introduction vocale débridée par Les Mots de La Rue Ketanou (« Un mot pour tous, tous pour un mot ! »). La fascination pour les textes conduira le poète de la scène à aborder une phalange d’auteurs, de Brassens à Diane Tell, d’Higelin à Angèle… après être « tombé du ciel » (Jacques Higelin), Louis Caratini au piano offrira une très belle version de Sur mon chemin de mots d’Anne Sylvestre. La question sera posée : pourquoi Barbara est plus connue qu’Anne Sylvestre alors que cette dernière est le premier modèle de femme à avoir produit la quasi-totalité de son travail? « Women Power » et poing levé !

Le rire n’est jamais loin pourtant et les zygomatiques sont mis à rude épreuve, que ce soit lors de l’introduction parodique à la guitare de Ma philosophie d’Amel Bent, de l’inénarrable moment de raggamuffin délirant ou le pastiche des accompagnements instrumentaux, en passant par la guitare, la contrebasse ou le piano, moment de haute voltige !

« Dans ce lieu hors du monde » qu’est la scène, tout peut se produire. Le public chante, devine, s’esclaffe, se laisse aller aux réminiscences… « Il faut savoir que la musique est un meilleur vecteur de mémoire que le langage. Regardez si ça va réveiller certaines zones de votre mémoire … » sourit Louis Caratini qui passe du piano à la guitare, au clavecin miniature ou à la machine à écrire, fantastique instrument percussif !

Les musiques voyagent… où commence le plagiat, l’hommage, l’involontaire reprise tant certains airs font partie de nos imaginaires ? 
Un exemple illustre le propos : l’un des thèmes de la 3ème Symphonie de Brahms qui sera utilisé dans Quand tu dors près de moi (Françoise Sagan pour le film d’Auric, éponyme de son roman, Aimez-vous Brahms ?) chanté par Yves Montand, puis dans Baby Alone in Babylone de Gainsbourg pour Jane Birkin, et ainsi de suite… 


Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

,Où sont les droits d’auteur alors ? Louis Caratini cite les propos de l’écrivain Alain Damasio : «bientôt, avec le droit de propriété, sera incalculable le nombre de mots qu’il faudra payer pour les employer ! ».
 Peu importe d’où viennent les chansons, est-ce le Kairos grec, ce symbole de l’occasion à saisir, les mouvements des arbres ou les rêveries d’un promeneur, le souvenir d’une chanson corse ? Trenet, Higelin, Roda Gil, Angèle, Mylène Farmer, Alexandre Poulin, et tant d’autres dessinent les constellations d’un art réellement populaire : la salle entière fredonne leurs couplets. Au détour d’une volte de l’artiste, on écoute aussi pour la première fois ses chansons. De véritables pépites !
 Rarement on a vu le public du Jeu de Paume se lever avec un tel enthousiasme, et un tel sourire aux lèvres !

Spectacle donné au Jeu de Paume, Aix-en-Provence, les 17 & 18 décembre 2025

Pour l’amour de la vérité

Pour l’amour de la vérité

Georges Lavaudant met en scène Le Misanthrope de Molière avec une fine intelligence.
Le choix des comédiens est tout simplement idéal, Eric Elmosnino campe un Alceste tiraillé entre son amour pour la coquette Célimène, magnifique Mélodie Richard, et celui de la vérité, Philinte, François Marthouret, tente de ramener son ami vers une voie « moyenne », aimer la vérité certes, mais aussi se plier aux politesses du monde sans en être dupe, soutenu en cela par la lumineuse Éliante (Anysia Mabe). Astrid Bas brille dans le difficile rôle d’Arsinoé qui pourrait être un écho dans le temps de ce que serait Célimène plus âgée… On rit aux répliques et aux tenues d’Oronte (Aurélien Recoing), ampoulé à souhait et des « petits marquis », Clitandre (Luc-Antoine Diquéro) et Acaste (Mathurin Voltz) qui ramènent avec un talent fou la pièce dans le registre de la comédie avec les valets de Célimène et d’Alceste, Basque (Bernard Vergne) et Du Bois (Thomas Trigeaud).   

« Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur, /On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. » déclare, péremptoire, Alceste à Philinte au cours de la première scène de l’Acte I. Qui est plus éloigné de lui que celle qu’il aime !
Célimène cultive le plaisir des mots, sacrifiant tout à un trait d’esprit, une image, une saillie. Peu importe celui ou celle qui est écorché au passage, la société est un vaste jeu dans lequel elle se meut avec élégance, ne s’appesantissant jamais, papillonnant toujours. Pourquoi choisir alors que tous les possibles s’offrent à elle ? La vérité est bien trop austère à ses yeux et elle lui préfère les jeux de miroir, les tenues qui sont autant de déguisements, les parures qui permettent la théâtralisation de soi. Célimène est théâtre. 


Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Le décor, génialement conçu, offre un mur de scène pivotant sur deux longues faces, l’une est composée de vingt-sept miroirs plus ou moins dépolis, l’autre présente un long portant sur lequel toutes les robes de la jeune femme se pressent, colorées, vaporeuses dans leur profusion de tissus et de dentelles.


Autres dentelles, celles des alexandrins, superbement portés par la troupe, dans leur rythme si proche de celui de la respiration, leurs délicates diérèses, leurs coupes, leurs échos internes. « On pourrait dire qu’Alceste et Célimène croisent les vers comme on croise le fer », écrit Georges Lavaudant dans sa note d’intention qui souligne à quel point c’est autour du soleil de Célimène que tout s’orchestre et non de celui d’Alceste, sombre et emporté dans la galaxie des satellites de la belle qui se sert des mots avec la virtuosité d’un prestidigitateur. Au cœur des multiples facettes du langage, les liens se diffractent, les destinées se tissent, monde subtil des apparences où le moindre reflet devient signifiant. La pièce devient une danse, un oratorio qui s’achève sur une pirouette. 

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Marie Clauzade

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Marie Clauzade

Les derniers mots de Célimène semblent préfigurer la réponse (popularisée par la chanson de Brassens) que Tristan Bernard fit aux « Stances à la Marquise » de Pierre Corneille. (À « Souvenez-vous qu’à mon âge / Vous ne vaudrez guère mieux », la jeune femme rétorque : « J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, / Et je t’emmerde en attendant ! »). 
Le tout est mené avec un rythme sans failles, osant les flashes d’appareils photos en arrêt sur image. Un théâtre enlevé, vivant, spirituel, profond et ironiquement léger, une version de maître !

Le Misanthrope a été joué du mardi 18 au samedi 29 novembre 2025 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Le Misanthrope / Georges Lavaudant © Ephrem Koering

Tout est écrit, oui !

Tout est écrit, oui !

On avait applaudi en 2023 au théâtre de l’Archevêché le duo Bert et Nasi dans L’addition mis en scène par Tim Etchells. C’est avec une joie emplie de curiosité que l’on se pressait au théâtre du Jeu de Paume pour retrouver les deux comédiens dans leur nouvelle création, Tonight.  
Si les futurs spectateurs avaient consulté la page Facebook des Théâtres, ils avaient déjà pu apprécier l’humour des deux complices annonçant en anglais que leur spectacle serait dans la langue de Shakespeare, « juste pour qu’il n’y ait pas de mauvaise surprise le soir-même… », car french doesn’t sound like english (…) You’ll notice the difference »… 

Polyphonie théâtrale

Bertrand Lesca et Nasi Voutsas jonglent entre l’apparence d’une performance improvisée et une écriture aussi rigoureuse que déjantée. « Tout est écrit, même ça, ce que nous disons tout de suite est écrit », affirment-t-ils à un public hilare. Les mots repris, les phrases débutées par l’un, réitérée par l’autre, répétées presque ostinato mais avec toutes les subtiles variantes grammaticales qu’offre la langue anglaise (ne seraient-ce que les insistants « I do », modulés avec gourmandise), créent une trame réjouissante où les réflexions s’infléchissent insensiblement en un flux jubilatoire. 

L’art de la digression, du jeu de mot, du glissement de sens apporte une vie exubérante à ce duo qui semble se réinventer sans cesse. Les surtitrages en français donnent juste l’esprit de ce langage mouvant et accordent une allure de surenchère aux propos tenus. La représentation du jeudi 13 novembre s’enrichissait de la présence de Rachel, actrice et traductrice en LSF. Loin d’être « utilisée » comme la vignette des écrans télé, elle était intégrée totalement dans la scénographie, ajoutant à l’humour de l’ensemble, par son jeu, ses gestes traduisant avec éloquence l’intarissable verbe de Bert et Nasi.  

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby


Le décor lui-même, composé de trois chaises, une table à roulettes et d’une paire de rideaux montés sur un portique, s’animait, emballé dans la course folle des deux protagonistes, afin de transcrire une fin du monde démesurée peuplée de squelettes-serpents amoureux, de plafonds de théâtre effondrés et d’un dieu dévorateur digne de la pire des apocalypses ! Tout cela pour conclure qu’en effet, il valait mieux ne pas prévoir d’entracte, car ce moment peut tout faire basculer !
Le public fait totalement partie de la pièce, interpellé, mis à contribution, félicité, taquiné… Tout contribue à repenser l’esprit du théâtre, de renouer avec ses racines, le plaisir de dire des histoires, de conter, d’écouter, de faire entendre, de partager…

L’actualité entre au théâtre

Ce théâtre de l’absurde qui convoque les souvenirs de Buster Keaton ou des Monty Python (jusque dans certains phrasés qui font penser aux dialogues de Sacré Graal ou de La vie de Brian), s’ancre aussi dans les problématiques contemporaines. 

Les deux complices s’amusent à imaginer les possibles : le thème abordé peut être lumineux ou sombre, vraiment très sombre… les éclairages entrent dans la danse et illustrent concrètement les mots, passant du noir à la lumière. On souhaiterait que la parole deviennent vraiment performative lorsque Bert et Nasi songent que peut-être un enfant naît cette nuit même à l’hôpital d’Aix et qui trouvera la solution au réchauffement climatique, la culture de la pomme de terre ?, ou encore qu’en cachette les députés se réunissent à l’assemblée nationale et concoctent un budget sur lequel tous sont d’accord et que le monde nous envie… 

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby

Tonight / Bert & Nasi © Claire Gaby

La suite, présentant quelques figures bien connues à la plage pour fêter ça, est un exercice de haute volée pour les zygomatiques déjà éprouvés par la question essentielle du « Tonight » joué « Tomorrow » donc nommée « Tomorrow night », mais devenant « Tonight » le lendemain…
Un petit bijou roboratif à déguster !

Tonight a été joué au Jeu de Paume du 12 au 14 novembre.(la pièce a été jouée aussi au théâtre d’Arles et aux Bernardines)

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

La dernière pièce de Tamara al Saadi au titre lapidaire, Taire, tisse récit antique et histoire contemporaine. S’inspirant des Sept contre Thèbes d’Eschyle et de l’Antigone de Sophocle avec un zeste de celle, plus contemporaine d’Anouilh, elle croise avec le personnage d’Antigone celui d’Eden, une jeune fille d’aujourd’hui prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance. Certes, les trajets des deux jeunes filles sont bien éloignés, même si l’intrigue du mythe d’Antigone est revisitée et tordue entre les diverses traditions qui le rapportent pour tenter de répondre aux problématiques contemporaines. Ainsi, c’est le poète Stésichore qui rapporte la proposition de Jocaste de tirer au sort celui des deux frères qui règnera sur Thèbes et celui qui s’en exilera, afin d’éviter la réalisation de la prophétie du devin aveugle Tirésias, annonçant que les deux frères s’entretueraient. Chez Euripide (Les Phéniciennes, pièce dans laquelle ni Jocaste ni Œdipe ne sont morts mais reclus dans le palais), c’est Œdipe qui aurait maudit ses fils lui ayant désobéi, leur promettant leur destin tragique, aussi, Étéocle et Polynice auraient décidé d’alterner année de règne et année d’exil… Étéocle n’ayant pas rendu le trône à son frère à la fin de l’année qui lui était impartie provoque la colère de ce dernier et la guerre des Sept contre Thèbes. Difficile de se frayer un chemin dans ces intrigues aux ramifications multiples et aux versions parfois contradictoires ! 

Ne chipotons pas, pas plus que sur la définition écrite à la craie blanche comme sur un tableau noir d’école : « enfant : ‘infans’, en latin, ‘celui qui ne parle pas’ » (dans la désignation des âges de la Rome antique, on est « infans » de zéro à sept ans. L’enfant n’est pas considéré comme une personne à part entière car il ne domine pas encore les arcanes du discours… à sept ans, arrive dit-on « l’âge de raison ». Il est jusque-là propriété complète du pater familias, le chef de famille qui a droit de vie et de mort sur lui.). Ici, l’enfance dépasse les sept ans, et l’ASE, du moins dans la pièce, ne tient pas compte des volontés possibles de la petite fille Eden. 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Entrée en dystopie 


Prise en charge par une famille aimante dès sa naissance (elle est née d’un viol et sa mère qui ne surmonte pas ses propres troubles psychiatriques, ne peut s’occuper d’elle), elle en est retirée manu militari par les services sociaux. Ses « parents adoptifs », malgré leur demande et leur indéniable attachement à l’enfant, n’ont pas le droit de l’emmener avec eux sur le nouveau lieu de travail de son « père », dans un département où ne réside pas sa génitrice. Ballottée d’une famille d’accueil à une autre, Eden vit un calvaire, incapable de trouver ses marques. Son agressivité masque une douleur profonde, un sentiment d’arrachement que rien ne peut combler. Les rigueurs administratives qui gèrent l’ASE abolissent toute discussion : au nom de l’intérêt de l’enfant, ce dernier est détruit. 

L’aveuglement qui conduit la directrice de l’ASE à des décisions inhumaines est bien proche de l’hybris (la démesure) qui oblitère le jugement des personnages de la tragédie antique. C’est là que les histoires d’Eden et d’Antigone sont en miroir. Les deux personnages sont en butte à l’exercice sans nuance d’un pouvoir autoritaire et absolu. Face à l’obstination de décisions monolithiques et iniques, les marges s’amenuisent : les êtres se voient dépossédés d’eux-mêmes. Si Eden (fabuleuse Chloé Monteiro dont la présence irradie le plateau) choisit le cri, Antigone (subtile Mayya Sanbar, prisonnière de son silence) oppose un inflexible mutisme à l’arbitraire même lorsque son oncle, Polynice (Ismaël Tifouche Nieto) lui rend visite la veille de sa mort, étonnamment bienveillant et simple, alors qu’il a initié une guerre fratricide, la transformant en reconquête des lieux perdus de son enfance (sic !)… 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Les deux jeunes femmes restent victimes d’un ordre qui se pare de toutes les meilleures raisons possibles, pérennité de la cité et de ses lois, principes édictés en faveur d’un « bien commun » (formulation dont tout jeune lecteur à appris se méfier grâce aux romans de J.K. Rolling : c’est le fameux « bien commun » qui sert d’appui aux pires sorciers, style Grindelwald) … 

Les rouages de la dystopie se mettent en place, transformation des faits, manipulation de l’histoire… il n’est pas innocent que la distribution fasse de Manon Combes et la directrice de l’ASE, butée sur ses positions, et un Créon qui s’enferre dans exercice rageur du pouvoir (elle y prend d’ailleurs curieusement des allures de Giorgia Melloni) et de Tatiana Spivakova une éducatrice débordée et un Étéocle, en proie à l’ivresse d’un pouvoir qu’il ne maîtrise pas.
Surgissent en contre-point les grands remuements de notre monde, la jeunesse abandonnée, la cruelle bêtise des guerres qui assassinent les peuples et les libertés…

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

La mise en scène cherche par tous les moyens théâtraux à souligner les divers aspects de cet assemblage complexe : bancs qui roulent, praticables aux tubulures métalliques qui sont déplacés au fil des intrigues et réorchestrent le plateau, présence sur scène de la fabrique des sons grâce à la géniale bruiteuse, Eléonore Mallo, des musiques portées par Fabio Meschini (guitare électrique) et Bachar Mar-Khalifé (percussions). La musique est intégrée à la pièce comme un chœur antique aux chants repris par toute la troupe. On rit avec le jeune garde, Mohammed Louridi, adepte de Mylène Farmer, l’improbable servante campée par Ryan Larras. Se pose la question du sens, de la filiation, de la place de l’individu dans la société.
Le propos est généreux et touche le public scolaire venu en nombre.

Taire a été joué du 30 septembre au 4 octobre 2025 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence  

À l’ombre de la servante

À l’ombre de la servante

Quelle idée merveilleuse de programmer The Story of Billy Budd, Sailor, d’après l’opéra éponyme de Benjamin Britten dont la première version en quatre actes (1951) sera remaniée en deux actes et radio-diffusée en 1960 !
Cet opéra est issu du dernier roman posthume de Herman Melville (écrit avant en 1891 mais publié en 1924 après avoir été retrouvé dans un pot à biscuits !), Billy Budd, marin. L’auteur y raconte des épisodes inspirés de sa propre histoire, lui qui a passé une grande partie de sa jeunesse sur les bateaux, mais aussi de l’affaire Somers qui serait une source de l’histoire de Billy Budd. 

Ce qui a sans doute séduit Benjamin Britten dans ce récit, c’est sa puissance énigmatique et sa profonde ambigüité malgré l’apparente simplicité binaire d’une lutte entre le bien et le mal, le beau et le laid, et le sacrifice de l’innocence à l’autel d’une raison supérieure et inflexible. Ainsi apparaît, dans toute son opacité, la résolution du commandant du navire L’indomptable, Edward Fairfax Vere, qui condamne à mort, parce que c’est la loi sur le morceau de terre qu’est son navire, le jeune, beau, brillant et aimé de tous, Billy Budd, qui a tué sans le vouloir le terrible maître d’armes, John Claggart, qui le hait et a monté une terrible machination pour le perdre.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Le récit est mis en abîme, encadré par un prologue et un épilogue, dits par Christopher Sokolowski, après avoir mis en mouvement une ampoule allumée qui pend depuis les cintres, balancier de la houle marine, mais aussi des mouvements des âmes des personnages, pendule de Foucault qui inscrit la narration dans sa portée universelle… la faible lumière de cette lampe mouvante veillera sur l’action, s’éteignant juste lors de l’impensable. Minuscule veilleuse, elle rappelle la servante des théâtres, censée faire fuir les fantômes qui les hantent, tandis que la brume des illusions vient égarer les esprits et semer la confusion. Une estrade de praticables blancs symbolise le pont du bateau, une voile levée en arrière-plan invite au voyage. 

Quelques chaises, une table, des bougies, des redingotes cintrées, pantalons et débardeurs d’un blanc immaculé, une perruque, cela suffit à évoquer le cadre, tandis que, derrière l’estrade, quatre musiciens de scène (Finnegan Downie Dear dirigeant de son clavier  Richard Gowers, Siwan Rhys et George Barton) livrent une partition éloignée de celle de Britten (brillamment adaptée par Olivier Leith), mais d’une élégante efficacité qui souligne chaque étape de l’action, passant des sonorités du piano classique à celles du synthétiseur, s’arquant sur les contrastes, les vibrations, les éléments percussifs, baignant l’ensemble dans une atmosphère où les frontières entre le réel et le fantasmé se délitent, accompagnent de leur onirisme la dernière nuit de Billy Budd.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Tout commence donc par les mots de l’ancien commandant de L’indomptable qui affirme « je suis un vieil homme ». Peu importe que le chanteur soit visiblement jeune ! L’illusion théâtrale est imposée d’emblée. La clarté de l’articulation de chaque chanteur contribue avec leur jeu intense, précis, sans fioriture aucune, à la théâtralisation de l’ensemble et soulève des questionnements que l’on retrouve davantage au théâtre que sur les scènes lyriques. Tel le héros de Théorème de Pasolini, Billy Budd est au centre de l’action, duettise au fil des scènes avec le novice qui le trahira, Claggart qui s’acharne sur son sort, le commandant Vere qui n’aura pas le courage de le défendre. On peut d’ailleurs se demander si sa lâcheté ne dissimule pas aussi un penchant qu’il s’interdit. Billy Budd séduit tous ceux qu’il approche et la haine que lui voue Claggart semble procéder du dépit amoureux.

La mise en scène de Ted Huffman est d’une redoutable efficacité et sait garder une tension dramatique de bout en bout, tenant le public en suspens dans ce passage historique, en 1797, où les Anglais luttent contre les Français, dont le navire se nomme Déclaration des Droits de l’Homme, ces « fameuses idées françaises ». Leur combat n’aura pas lieu en raison de  la brume et du brouillard, chasse avortée contre un ennemi si proche et pourtant invisible qui n’est pas sans rappeler la quête du capitaine Achab dans Moby Dick.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Les chanteurs sont d’une impeccable justesse et campent chacun deux personnages (ils sont six interprètes pour onze personnages) avec une exemplaire virtuosité. Joshua Bloom d’une imposante noirceur est à la fois l’atroce John Claggart et l’ami Dansker, Christopher Sokolowski est la créature de Claggart mais surtout le commandant Vere, épris de pouvoir et cependant impuissant et lâche, avec de fantastiques aigus, Hugo Brady accorde sa voix claire au personnage du Novice, Noam Heinz son timbre de baryton à Mr Redburn et au Premier Maître, et Thomas Chendall au second maître et à Mr Flint. Enfin et surtout, Ian Rucker est un Billy Budd d’exception, ange tombé du ciel « enfant trouvé » à la voix d’une expressivité bouleversante, colorant d’une palette nuancée les multiples mouvements qui l’animent, espoir, colère, résignation et pardon.

Son personnage ne peut que bégayer lorsqu’il est confronté à l’injustice : la pureté de l’être est désarçonnée par la laideur des actes ou des pensées et se voit impuissante.
Et l’on retrouve ici la naissance de l’absurde esquissée dans un autre roman de Melville, Bartleby : une histoire de Wall Street.
Le protagoniste de ce récit, Bartleby, scribe de son état, répète d’une manière quasi systématique « I would prefer not to » (« je préfèrerais ne pas »).

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

La mise en retrait de soi devant l’incompréhensible, l’absurde de l’administration, de la haine, de la violence, semble être ici la seule solution désespérée que peut trouver un être humain.
Ted Huffman, Olivier Leith, Finnegan Downie Dear signent ici dans les lumières de Bertrand Couderc la création mondiale d’une œuvre de référence dont on se souviendra longtemps!

 Billy Budd est joué au Jeu de Paume dans le cadre du Festival international d’Aix les 5, 7, 8 et 10 juillet 2025

Pour l’amour du spectacle mais pas que !

Pour l’amour du spectacle mais pas que !

 Nous sommes déjà dans la période des présentations de saison, des premiers abonnements, de l’effervescence de l’anticipation des merveilles à découvrir l’an prochain. Et chaque lieu se plie au délicat exercice du dévoilement des propositions futures.

L’amoureux du spectacle vivant qu’est Dominique Bluzet, directeur des Théâtres et du théâtre d’Arles mais aussi, acteur, metteur en scène, producteur, transforme ce passage rituel en un véritable seul-en-scène théâtral de haute voltige.

Cabotin espiègle, porteur de projets d’envergure, fin connaisseur des êtres et du monde du spectacle vivant, il tient son public en haleine, s’adresse aux acteurs présents, rappelle leurs souvenirs communs, les taquine tout en leur témoignant son admiration.
 Sa présentation, quasiment sans notes (juste quelques pages sur un pupitre disposé non loin de lui), ne se contente pas d’une énumération des spectacles à venir, mais passe par une véritable réflexion sur ce qui rend le théâtre indispensable, et sur la place de l’art dans nos sociétés.

Dominique Bluzet © Caroline Doutre

Dominique Bluzet © Caroline Doutre

Il fait un détour historique, passe par une analyse des architectures de pouvoir et souligne les spécificités d’Aix-en-Provence et de Marseille : si les places principales de la plupart des villes mettent en scène les pouvoirs, alignant les bâtiments représentant les pouvoirs politique, judiciaire, religieux et artistique, la construction des deux grandes villes des Bouches-du Rhône n’a pas suivi ce schéma pour de multiples raisons.
Intégrer les lieux de spectacle dans les villes, donner du sens aux quartiers dans lesquels ils se trouvent, devient un enjeu : « un théâtre est aussi un projet politique », souligne Dominique Bluzet.

La construction politique du spectacle, les enjeux de la diffusion, du partage et de la création artistique poussent le directeur de théâtre et artiste à réfléchir son travail : pas de programmation « hors-sol » donc, mais une saison en lien étroit avec un territoire, une volonté de rendre l’art accessible à tous par des dispositifs divers, que ce soit grâce à l’ASSAMI et la retransmission en direct des spectacles dans les lieux où résident ceux qui ne peuvent se déplacer, le remarquable effort de médiation destiné à accueillir vraiment tous les publics dans les théâtres,

La saga de Molière, CIe Les Estivants © Les Théâtres

La Saga de Molière/ Cie Les Estivants © Les Théâtres

(accompagnement proposé aux personnes fragiles ou présentant un handicap, séances en audiodescription ou en langue des signes, dispositifs adressés aux mal-voyants avec des maquettes tactiles rendant plus évidents les lieux, encadrement musical grâce à l’ensemble Café Zimmermann pour les enfants sourds, les concerts Heko, les « artiste à la Maison », l’action senior…).

D’autre part, une large place est donnée aux présentations de spectacles, que ce soit avec « parlons musique avec l’ensemble Café Zimmermann, les avant-scènes musique une heure avant le concert avec Jean Nico, les bords de plateau, les représentations scolaires, l’élaboration d’un « quartier des arts » à Marseille autour du théâtre du Gymnase.
Le travail effectué en direction des publics (« sans le public, nous ne sommes rien » se plaît à rappeler Dominique Bluzet) ne fait pas oublier les artistes ! Une aide intelligente est apportée aux compagnies, grâce au label issu du plan ministériel « mieux produire, mieux diffuser » (trois spectacles en seront bénéficiaires cette année).

Café Zimmermann © Les Théâtres

Café Zimmermann © Les Théâtres

Les compagnies locales sont soutenues, parmi elles, à noter, la Cie des Estivants dont les deux spectacles, La Saga de Molière (lire ici) et C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule (lire ici) sont en train de faire le tour de France, de même que Mozart et nous, fantaisie radiophonique, créé par Célimène Daudet et Anna Sigalevitch lors du Festival de Pâques 2024. Une aide forte à la création par le biais de coproduction a été mise en place, neuf seront présentées cette année, dont le superbe Le Lac des Cygnes d’Angelin Preljocaj, un compagnon de route au long cours, Le roi et l’oiseau par la Cie (1)Promptu (Émilie Lalande), Thélonius & Lola de Kribus mis en scène par Agnès Régolo, Cinq versions de Don Juan, dernière création de la Compagnie Grenade de Josette Baïz, mais aussi, en création mondiale dans le cadre du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence, The story of Billy Budd, Sailor d’Olivier Leith et Ted Huffman. Soutenant la création, le Grand Théâtre de Provence accueillera la jeune et talentueuse compositrice Camille Pépin à la suite d’une commande croisée avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.

La connivence avec les autres théâtres ira jusqu’à l’accueil du Théâtre National de Strasbourg, le TNS. 

Bien sûr, les pièces destinées au théâtre du Gymnase, toujours en travaux, essaimeront dans les salles amies.
Les grands noms, Fanny Ardant, Ariane Ascaride, Anne Brochet entre autres constellations émailleront la saison sans occulter les artistes peu ou pas encore connus ou reconnus. Théâtre, musique, cirque, danse, seront au rendez-vous avec leur puissance d’émotion, de réflexion, de créativité. 
Impossible de citer la belle centaine de spectacles programmés ! Leur éclectisme n’a qu’un point commun, une indéniable qualité qui se situe toujours dans une interrogation du monde et nous donne à l’aborder avec plus de pertinence.

Camille Pépin © capucine de Chocqueuse

Camille Pépin © Capucine de Chocqueuse

La pertinence sait aussi être impertinente et provocatrice, parfois avec un irrésistible esprit potache! En pied de nez par-delà les années au directeur de l’École de dessin et conservateur du musée d’Aix dans les années 1900, Henri Pontier, qui se serait exclamé, « moi vivant, aucun Cézanne n’entrera au musée ! », Dominique Bluzet propose « seize ânes » ! D’abord parce que Cézanne en avait un et que ces animaux doux seront employés pour des balades familiales autour des sites qui ont inspiré le peintre et seront l’occasion pour le compositeur Marc-Olivier Dupin de lui rendre hommage grâce à un conte musical (autre commande des Théâtres) dans lequel il est question d’un marchand voleur, de seize ânes et d’une transformation inattendue… « En cette année hommage à Cézanne, il entrera au musée Granet par un jeu de mots » s’amuse Dominique Bluzet.

Bien sûr, le rendez-vous désormais rituel du Festival de Pâques concocté avec le grand violoniste Renaud Capuçon réserve son lot d’enchantements. Les artistes en résidence, comme Jérémie Rhorer et son Cercle de l’Harmonie ou Café Zimmermann s’investiront encore dans de nombreuses actions pédagogiques sur le territoire.
Et si vous n’allez pas au théâtre le théâtre viendra à vous grâce à l’opération « Aller vers » que les artistes et les théâtres reprennent avec enthousiasme : des formes courtes, facilement transposables seront données dans des cafés, des petites places, des bas d’immeubles…

Cinq Don Juan / Cie Grenade © Cécile Martini

Cinq Don Juan / Cie Grenade © Cécile Martini

Provocateur, Dominique Bluzet lance « honneur à nos élus ». Se référant aux totems portant l’inscription « honneur à nos élus », vus dans certains villages d’Auvergne devant la maison des édiles locaux pour les remercier de leur travail, il remercie les élus des différentes strates de l’organisation politique de leur soutien et de leur aide constante et attentive. « On ne leur adresse la parole que pour se plaindre ! Sans les aides accordées aux théâtres, on devrait fermer boutique ! ».
Enfin, pour la première fois la saison est dédiée à une personnalité : Pierre Audi, directeur du Festival international d’Art lyrique d’Aix, disparu bien trop tôt le 3 mai 2025, véritable tsunami qui a bouleversé le monde de la musique.

Toute la programmation de la saison 2025-2026 est déjà consultable sur le site des Théâtres : lestheatres.net