Salto, larmes et roses

Salto, larmes et roses

Révélé au public d’Aix-en-Provence en juillet 2017, Jakub Józef Orliński chantait devant un GTP comble, accompagné par son pianiste Michał Biel. Le programme jonglait entre deux univers, le baroque, si familier du répertoire du contre-ténor et des mélodies polonaises qui sont chères au chanteur.
Le livret de salle avait l’intelligence de donner des clés d’écoute, explicitant l’art du « spianato » ou des « portamenti », et les textes des chants interprétés dans leur langue originale et en traduction française. On les lit en attendant le concert ou à l’entracte, et les mélodies en ont encore plus de charme, doublant de leur sens la poésie des musiques.

L’assistance l’attendait: le contre-ténor Jakub Józef Orliński est une star même au-delà du public classique. Son récital d’une heure trente s’est clos par quatre bis fastueux doublés d’un salto arrière sans élan dont l’artiste, féru de break-dance, a le secret, et c’est debout que la salle plus que conquise l’a ovationné.
Parmi les bis, le Cold Song du Roi Arthur de Purcell n’était pas sans rappeler la grande tradition initiée par Klaus Nomi (le compositeur anglais avait écrit cet air pour voix de basse !).

Concert du contre-ténor Jakob Jozef Orlinski et du pianiste Michal Biel le vendredi 11 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Jakub Józef Orliński débute sans partition pour Non t’amo per il ciel de Johann Joseph Fux (1660-1741), laissant sa voix arpenter librement le brillant des harmoniques. Les sons s’étirent dans une sorte de fascination d’eux-mêmes, atteignant une forme de plénitude où chaque note appelle la suivante comme une progression naturelle et évidente, une sculpture pour laquelle l’artisan suit la veine du bois ou de la pierre et en dégage l’essence.

Le titre de Purcell, If music be the food of love (si la musique est la nourriture de l’amour) résonne alors comme une évidence tandis que la douceur fruitée de Sweeter than the roses se plaît aux moulures travaillées des vocalises, use de contrastes et de sauts acrobatiques entre les aigus et de superbes graves.
Le travail sur les ombres s’affine encore dans O, lead me to some peaceful gloom (Oh mène-moi vers ces ténèbres paisibles) où l’amant se délecte de son « mal exquis ».
Orliński double ses qualités de chanteur par celles d’un comédien hors pair, son air d’Éole (The tempest, musique de scène, Purcell) « J’entends votre voix terrible et j’obéis », subtilement délié, mime le souffle des dieux avec une secrète ironie.
Familières de l’esthétique baroque, les larmes occupent une grande place dans les œuvres de cette période. Les yeux sont à l’époque plus signifiants que les mots, et leur langage déborde par des flots de larmes aux vertus diverses. C’est ainsi que Luca Antonio Predieri (1688-1767) compose sur Dovrian quest’occhi piangere (mes yeux devraient pleurer).

Concert du contre-ténor Jakob Jozef Orlinski et du pianiste Michal Biel le vendredi 11 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

La pureté du chant se double de pyrotechnies vocales qui enchantent autant que les remarques facétieuses du jeune interprète qui, potache, présente avec humour les pièces du récital. Il sourira au moment du Haendel final : « Haendel a fait une série d’Alléluia et d’Amen, ce qui peut sembler pauvre en texte, il n’avait sans doute pas d’inspiration à ce moment-là ! » sans perdre de sa virtuosité en énonçant cette suite qui, loin d’être monotone multiplie variations et nuances.

Entrelacées aux pièces baroques, se déploie tout un univers ignoré de la musique polonaise : certes, tout le monde connaît Chopin, mais qui citer à part lui comme musicien issu de la Pologne que l’on range pourtant au rang des grandes patries de la musique !

On croise alors les poèmes de Pouchkine traduits en Polonais en 1948 par Julian Tuwim et mis en musique par le contemporain Henryk Czyz (1923-2003). Le phrasé emprunte la simplicité de la langue parlée, vibrant d’éclats lyriques dans « Je vous aimais », puis s’emplit d’une gravité douloureuse avec l’« Adieu ».
La diction, impeccable quel que soit le langage utilisé, permet à la musique de s’articuler sur les aspérités et les sonorités du polonais, qui constitue déjà sa propre ligne mélodique.

Concert du contre-ténor Jakob Jozef Orlinski et du pianiste Michal Biel le vendredi 11 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Le piano de Michał Biel se fait eau vive Sur les collines de Géorgie, lyrique, inspiré, finement poétique, il souligne avec élégance la voix de son complice. Les tableautins ciselés de la Suite pour voix et piano de Mieczysław Karłowicz ouvrent le champ à l’expressivité des interprètes, drôles, sensuels, mystiques, nourris de légendes, dans l’ondoiement des mots qui narrent les villes englouties, les pâleurs de la lune, le bruit des navires et s’enivrent de néant. La « larme » de Stanisław Moniuszko semble répondre à celles de Predieri, porteuse plus que nulle autre de souvenirs, et sa Fileuse au rythme tournoyant a la simplicité tendre d’une histoire légère. Mais sous l’anecdote, le thème est chargé de légendes que l’on ne peut ignorer et apporte une tension autre à ce qui pourrait juste être la relation des amours d’une jeune fille qui devient maladroite devant le garçon qu’elle aime au point de casser le fil qu’elle dévide… tandis que le piano évoque par ses double-croches l’incessant mouvement du fuseau.
Le temps s’arrête et il faudra que les lumières de la grande salle du GTP s’allument pour que les spectateurs se décident à cesser d’applaudir.

Le récital de Jakub Józef Orliński et Michał Biel a été donné au GTP dans le cadre du Festival d’Aix le 11 juillet 2025

Toutes les photographies de ce concert du contre-ténor Jakob Jozef Orlinski et du pianiste Michal Biel le vendredi 11 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence sont  de Vincent Beaume.

Concert du contre-ténor Jakob Jozef Orlinski et du pianiste Michal Biel le vendredi 11 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.
Jazz sous les platanes

Jazz sous les platanes

Le Charlie Jazz Festival de Vitrolles n’est plus à présenter. Cette année il signe sa 27ème édition et propose une fois de plus, grâce à son directeur artistique Aurélien Pitavy, un florilège des plus grands noms du jazz sans oublier les étoiles montantes et les ensembles issus de la région dont la qualité n’est plus à prouver.
En quatre soirées une véritable histoire du jazz se dessine avec des légendes de cet art : le contrebassiste Avishai Cohen, le pianiste Chucho Valdés, le bassiste Richard Bona et la fantastique organiste Rhoda Scott.

Sur les quatre soirées, en voici trois !

Le concert de 19 heures 30 invitait sur la grande scène des platanes Louis Matute Large Ensemble, l’un des groupes de la « génération Z ». Andrew Audiger (piano et Rhodes), Zacharie Ksy (trompette), Léon Phal (saxophone ténor), partent sur des séquences répétitives hypnotiques, se lancent avec délectation dans des solos qui se répondent en une émulation espiègle, se retrouvent sur des rythmes chaloupés qui évoquent une Amérique latine fantasmée. Leur spectacle Small Variations from the Previous Day fait partie des coups de cœur du festival.

En clou de la soirée, Avishai Cohen venait présenter son nouveau projet, Brightlight (paru le 25 octobre dernier sous le label Naïve) aux côtés de deux immenses solistes, Eviatar Slivnick (batterie) et Itay Simhovich (piano). Le trio fonctionne de manière fusionnelle, offrant des solos prodigieux d’inventivité et de poésie. Les trois musiciens apportent leur verve aux huit compositions d’Avishai Cohen, Courage, Brightlight, Hope, The Ever and Ever Evolving Etude, Humility, Drabkin (pour le saxophoniste Yuval Drabkin, compagnon de route d’Avishai Cohen), Roni’s Swing (en hommage au jeu dynamique et énergique de la batteuse Roni Kaspi qui est aussi la compagne d’Avishai), Hitragut. Le contrebassiste ne dédaigne pas les références classiques et nous emporte dans un sublime Liebestraum (Liszt) puis, magnifiquement réorchestré, Summertime (Porgy and Bess) de Gershwin et un morceau de Jimmy Van Hausen (1913-1990), Polka Dots And Moobeans. On entre dans un univers de nuances, de sensibilité, où la virtuosité des artistes semble naturelle, émanation pure d’un propos qui est en harmonie avec le monde. 

Avishai Cohen © X-D.R.

Avishai Cohen © X-D.R.

Avishai Cohen offrait, en troisième partie de concert, un véritable « tour de chant » où les mélodies portées par une voix émouvante de simplicité livraient une autre facette du musicien, plus intime encore, dans la lignée d’une musique spontanée, aux pulsations internes profondes. Parmi les pièces interprétées, on retiendra une réminiscence de l’album Aurora, Morenika qui puise ses racines dans une vieille chanson séfarade ladino, elle-même issue d’une chanson espagnole du Moyen- Âge.

Anniversaire sous les platanes !

Le « Mozart cubain », Chucho Valdés accompagné de son Royal Quartet (et en effet quel accompagnement royal !), fêtait ses 60 ans de carrière et ses 83 ans en reprenant les titres de son dernier opus qui présente un florilège de ses plus grandes œuvres. 
Le piano est entouré de la guitare basse ou de la contrebasse selon les pièces de José Antonio Gola, de la batterie d’Horacio El Negro Hernandez et des percussions de Roberto Junior Vizcaino. Ce dernier à qui le maître de musique a dédié Tatomania (le surnom du conguero est Tato), offrira un véritable feu d’artifice aux congas. 

Chucho Valdés © X-D.R.

Chucho Valdés © X-D.R.

Pour débuter le concert, Chucho Valdés fera un clin d’œil à sa formation classique et à son surnom en fusionnant la Sonate en do majeur de Mozart qu’il interpréta alors qu’il avait neuf ans au Conservatoire Municipal de Musique de la Havane et le rythme du danzón. Il rendra aussi un hommage appuyé au pianiste et ami Chick Corea (1941-2021) avec qui il avait joué au Rose Theatre at Jazz au Lincoln Center (NYC) en 2019 dans Armando’s Rhumba. On se laisse captiver par Congablues où les traits du piano rivalisent avec attaques de la contrebasse et la fusion idéale entre batterie et percussions : le blues se conjugue alors avec la musique cubaine en une jubilation communicative. La danse s’invite avec la Habanera Partida (composition de José A. Gola), le boléro de Pedro Junco, Nosotros, où amour et désamour se mêlent. On part à la Havane dans les terres luxuriantes de Quivicán où le pianiste est né. Il reprend ici les rythmes des paysans cubains, vision nostalgique magnifiée par son Punto Cubano.

Reliant les diverses soirées et les différents passages d’artistes, le Sardar Orkestra posait sa touche balkanique avec humour et virtuosité reprenant des airs de Bratsch ou de La Caravane Passe.

Le jazz ici se déploie en déambulations libres sur les traces d’un voyage universel. 

Sardar Orkestra © X-D.R.

Ladies

Le festival s’achevait en apothéose grâce à des groupes aux leaders féminins. La fabuleuse trompettiste Airelle Besson et son dernier album, Surprise !, fruit du hasard, comme son nom l’indique : le pianiste Sebastian Sternal, le batteur Jonas Burgwinkel et Airelle Besson se sont rencontrés en 2013 dans l’orchestre formé alors par le contrebassiste Riccardo Del Fra. L’entente musicale fut immédiate. Au fil des années, le tri s’est peu à peu constitué, et a sorti son premier album, Surprise !. Leur musique est délicate, colorée. Le public est séduit par cette palette sonore qui laisse à chacun un espace où les mélodies s’envolent. Et c’est très beau.

Enfin, une légende absolue refermait le festival : Rhoda Scott, pionnière car l’une des premières femmes instrumentistes qui joua entre autres aux côtés d’Ella Fitzgerald et Ray Charles. L’organiste aux pieds nus fêtait ici un double anniversaire, ses 87 ans et les 20 ans de son Lady Quartet, ensemble instrumental uniquement féminin, comme un pied de nez à la majeure partie des formations de jazz qui « oublient » que les femmes savent aussi jouer d’instruments de musique ! Avec humour Rhoda Scott précisait que pour la première fois des hommes étaient invités aux côtés du Lady Quartet, mais uniquement comme chanteurs, inversant pour une fois la répartition « classique » qui installe les femmes seulement dans le rôle du chant.

Rhoda Scott © X.D.R

Rhoda Scott © X.D.R

L’orgue Hammond de la musicienne donne des tempi enthousiastes et des soli ébouriffants tandis que les saxophonistes Sophie Alour (sax ténor) et Lisa Cat-Berro (sax alto) s’emportent en improvisations colorées et qu’imperturbable, Julie Saury à la batterie fond la palette déjantée des possibilités sonores de son instrument aux variations de l’ensemble. Les créations des unes et des autres se succèdent, niant toute hiérarchie, en une pâte vivante aux chatoiements expressifs. Les « gentlemen », choisis collégialement par le groupe, dessinent chacun une forme particulière du jazz, David Linx et le raffinement de ses interprétations, Hugh Coltman et son sens du blues, Emmanuel Pi Djob et ses accents qui ravivent le gospel et la soul. Le public debout danse entre les rangs et dans les allées, la musique est une fête et un indéniable partage !

Le Charlie Jazz Festival s’est tenu au domaine de Fontblanche à Vitrolles du 3 au 6 juillet

Constellations

Constellations

La Calisto, un bijou baroque au Théâtre de l’Archevêché sous la houlette de Sébastien Daucé dans une mise en scène de Jetske Mijnssen

 S’inscrivant dans la première lignée de l’opéra, La Calisto de Francesco Cavalli avait été écrite pour une assemblée de mélomanes ne dépassant pas cent personnes : ainsi adapté à l’écrin resserré de la représentation, l’orchestre ne comptait que six musiciens (deux clavecinistes, un théorbiste et trois cordes). 
Au Festival d’Aix, repensé pour la cour de l’Archevêché et ses quelques 1250 spectateurs, ce modèle d’opéra baroque vénitien réunit 33 musiciens dont dix violons, deux cornets et trois sacqueboutes (ancêtres du trombone). La réorchestration ne s’arrête pas là : la partition de l’œuvre, copiée par Francesco Cavalli, son épouse et un assistant, reprend ce qui a été joué en première représentation au Teatro Sant’Apollinare de Venise le 28 novembre 165. Un seul manuscrit subsiste, conservé à la Biblioteca Marciana de Venise ! Manquent les ballets, certaines liaisons, aussi, le travail de réécriture totalement respectueux des lignes mélodiques originelles a complété l’ensemble par l’intégration d’extraits d’autres musiques de Francesco Cavalli lui-même, mais aussi de Giacomo Arrigoni, Carlo Farina, Giovanni Legrenzi, Biagio Marini, Tarquino Merula, Salomone Rossi et Giovanni Valentini, contemporains ou du moins du même siècle du compositeur. Il faut bien dire que le succès ne fut guère au rendez-vous de la création de cet opéra : l’un des chanteurs de la création, Bonifatio Ceretti qui jouait le rôle d’Endimione, meurt le soir de la première et le librettiste, Giovanni Faustini meurt durant la série des onze représentations prévues (28 novembre au 31 décembre 1651) le 19 décembre ! La réputation de « pièce maudite » fut vite accolée à La Calisto !

Le récit de la transformation de la nymphe Callisto (en français) en ourse puis en constellation (la « grande ourse ») est remanié par l’opéra. Ici Calisto n’aura pas d’enfant de son union forcée avec Jupiter (la légende lui donne un fils, Arcas, qui, devenu chasseur et poussé par Artémis/Diane, sera sur le point de tuer à la chasse sa propre mère changée en ourse. Jupiter/ Zeus l’en empêche et transforme la mère et le fils en constellations, la petite et la grande ourse). Le final choisi par la metteuse en scène Jetske Mijnssen résonne comme une vengeance féministe qui remodèle totalement le récit ! Calisto devenue étoile poignarde à mort Jupiter qui a causé par son égoïsme et l’aveuglement de son omnipotence tant de douleurs.

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La metteuse en scène explique dans le livret de présentation (il faut souligner à quel point ces livrets sont précieux par les témoignages et les analyses des différents maîtres d’œuvre des spectacles joués !) combien sa lecture de La Calisto a convoqué celle du livre de Pierre Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, écrit et publié plus d’un siècle plus tard (1782). Selon elle, s’établissent comme une évidence des correspondances entre Junon et madame de Merteuil, Jupiter et Valmont, Calisto et Cécile de Volanges… 

La mise en scène se refuse à une reconstitution antiquisante mais déplace l’action dans le cadre aristocratique du XVIIème siècle dans un cadre rococo. Au centre de la salle cernée de portes, un immense carrousel pivote pour donner à voir les dessous de l’intrigue. Sa rotondité symbolique sépare l’espace du ciel dévolu aux dieux de la terre où évoluent les humains et les divinités secondaires. Ouvert lors du prologue il présente une foule en deuil autour d’un long cercueil noir, celui de Calisto. 

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La fin tragique connue, il suffit de rembobiner les fils de l’intrigue qui fourmille de déguisements, de quiproquos, de confusions. Le tragique de l’histoire se colore de passages comiques, qu’ils soient de situation ou de jeux de mots. Le plus drôle est sans doute celui des changements de voix de Jupiter qui prend l’apparence de la déesse Diane, désireux d’être aimé de Calisto pour laquelle il brûle de passion (le feu est récurrent ici, le roi des dieux est venu sur terre pour réparer les bêtises de Phaéton qui, chipant le char du soleil de son père, Apollon, a manqué brûler la planète, dépassé par la fougue des chevaux qu’il ne savait maîtriser. Écho triste aux incendies marseillais de ce début juillet, et plus largement au réchauffement climatique qui nous détruit).

Souverain, Alex Rosen campe un Jupiter à la voix de basse veloutée et une Diane lors de ses transformations à la voix de fausset dont il souligne quelques traits qui apportent une touche comique bienvenue (le choix de faire jouer le double rôle par le même chanteur est nouveau, au départ c’est l’interprète de Diane qui se chargeait d’être et la vraie déesse et son « imitation »). Ces dieux de l’Olympe venus sur terre pour réparer leurs erreurs sont bien peu divins et endossent des personnalités humaines bien peu reluisantes, abusant de leur pouvoir, manipulant, grugeant, se dissimulant toujours derrière un jeu complexe d’apparences, de non-dits, de feintes. Les colères de Junon ne s’attachent pas à son mari fautif mais aux victimes de ce dernier, 

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Diane (délicate Giuseppina Bridelli), sans doute exaspérée par les frasques de son père Jupiter se replie vers une chasteté qui ne lui convient pas et souffre de ne pouvoir vivre son amour pour Endymion au plein jour…
Paul-Antoine Bénos-Djian jongle entre ses tonalités d’alto et de contre-ténor dans le rôle d’Endymion avec une juste finesse. Anna Bonitatibus sait ne pas être une Junon caricaturale et trouve des nuances subtiles avec des pianos belcantistes somptueux. Toutes les voix sont riches et expressives et apportent une profondeur émotionnelle rare à cet opéra qui en raconte tant sur les mécanismes des passions humaines. Lauranne Oliva enfin, dans le rôle-titre incarne avec brio les désirs d’amour et de liberté de la nymphe, belle, émouvante, lumineuse.

La Calisto est jouée au théâtre de l’Archevêché dans le cadre du Festival d’Aix du 7 au 21 juillet.

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La Calisto / Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Comme un roman

Comme un roman

Curieusement très peu joué aujourd’hui, le seul opéra de Gustave Charpentier, Louise, est joué au Festival d’Aix dans l’écrin de la grande salle de l’archevêché dans une mise en scène de Christof Loy. Ce dernier en offre une lecture qui met en abîme le propos de ce que son compositeur qualifiait de « roman musical ».
Cet opéra en quatre actes et cinq tableaux apparaît dans l’histoire comme le premier opéra du XXème siècle, créé le 2 février 1900 à la salle Favart dans le cadre de l’Exposition universelle qui se voulut « bilan d’un siècle ».
La volonté de Gustave Charpentier d’ancrer puissamment le récit dans la réalité populaire vient sans doute des origines de ce dernier. « Fils de boulanger, né du peuple, non seulement il ne se cacha point (de ses origines), mais voulut faire une musique pour le peuple, et sur des sujets populaires, Louise est, on le sait, l’histoire d’une ouvrière. (….) il eut autant que sa musique, le souci d’une œuvre qu’il avait fondée, « Mimi Pinson » dont le but était de répandre la culture musicale parmi les ouvrières parisiennes. (…) jusqu’au bout il (est) resté le musicien qui, à tout autre, préfère le chant des âmes simples », raconte Pierre Waleffe dans sa Vie des Grands Musiciens Français (Éditions du Sud, Albin Michel, 1960). 

Quoi qu’il en soit, Louise est le premier opéra naturaliste, mariant situation sociale, familiale et lieux. La dimension dramatique du cadre influe sur le déroulement de l’action : un véritable hymne à la ville de Paris, symbole de vie, de liberté, de réalisation de soi, de joie de vivre, se dessine à travers les chants des grisettes, les petits métiers, colporteurs, marchands ambulants et des personnages pittoresques, tels, le pape des fous, la balayeuse, Irma, Marguerite la laitière, Élise, la petite chiffonnière, Suzanne, la glaneuse de charbon, Blanche, la plieuse de journaux, Gavroche, bricoleur, gardiens de la paix, noctambule. Paris devient un axe majeur de l’intrigue, lieu d’amours, d’ivresses, de fêtes, de lumières.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Le scénario est simple : une jeune ouvrière dans une manufacture de couture, Louise, vit chez ses parents qui se refusent à la voir grandir. Amoureuse du poète bohème Julien, elle s’enfuit, et devient la « Muse de Montmartre ». Son bonheur ne dure pas : sa mère, sous prétexte de la dépression dans laquelle son père a plongé depuis son départ vient la chercher. La vie dans sa famille se transforme en enfer, son père qui manque de la tuer dans un moment de rage la chasse.  

Christof Loy inclut cette trame dans une atmosphère d’irréalité en faisant débuter et finir la pièce (la construction de l’opéra est véritablement théâtrale) dans un hôpital psychiatrique.
L’espace scénique orchestré par le scénographe Étienne Pluss installe l’ensemble de l’action dans un grand hall, bordé de bancs, salle d’attente d’une institution médicale, hall de gare avec ses immenses fenêtres…
Tout commence dans l’atmosphère d’un film de Jacques Tati : les sons des talons des personnages qui traversent le lieu résonnent, le claquement des portes d’un couloir supposé claquent donnant une estimation de l’approche des personnes par l’intensité de leur bruit. Des malades sont appelés, des conversations chuchotées et inaudibles se tiennent, tandis qu’une jeune fille, prostrée sur le seul banc du devant de la scène semble attendre.
À la fin de la représentation, on la verra sortir de l’espace des consultations, fragile et déboussolée accompagnée de ses parents qui sont venus la chercher. Ce qui se passe entre ces deux temps s’inscrit d’emblée dans un rêve, une vision intime de ce que la jeune fille a ressenti, doublé de fantasmes dont on ignore la véracité.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Le résultat est splendide, porté par une véritable troupe constituée des Chœurs et Orchestre de l’Opéra de Lyon, la Maîtrise de Bouches-du-Rhône de Samuel Coquard, la Banda de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, une phalange coryphées et une formation de danseurs et danseuses, le tout sous la houlette de Giacomo Sagripanti qui mène tout cela avec une tension sans cesse maintenue et une justesse qui met en évidence la palette chatoyante du coloriste qu’est Gustave Charpentier.

En Louise,  Elsa Dreisig incarnait la fragilité et les tensions qui paralysent le personnage. Enfermée dans son rôle de jeune fille sous la coupe de parents qui la jugulent, elle transcrit par ses gestes, sa manière de se tenir l’étouffement de ses passions. Elle aura du mal à se laisser aller à l’amour. Lors de sa fugue, elle exultera de vie et de joie avec des accents d’un lyrisme épanoui avant de retomber sous la coupe terrifiante de ses géniteurs, une mère cruelle qui voit en sa fille une rivale et fait semblant d’ignorer l’amour incestueux que le père porte à sa fille.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Lorsqu’elle se heurtera à son père à la fin de l’opéra, elle atteindra des sommets d’expressivité dans sa révolte. La mère, Sophie Koch, est superbement imposante et dure avant de trouver une certaine douceur envers sa fille à la toute fin. Nicolas Courjal livre avec sa voix de basse à la tessiture ample un portrait complexe du père aimant, trop, impudique, et étrangement fragile. Habillé comme Julien dans la dernière partie du spectacle, il entre dans le délire de sa fille par une ambigüité diabolique. Adam Smith est un Julien très belcantiste, incarnant tous les désirs de Louise, avec une liberté ignorant toute entrave.

Les scènes d’ensemble sont d’une vivacité enthousiasmante, que ce soit celle de l’atelier de couture ou de la fête à Paris.
Aucune voix n’est en-dessous du propos, toutes séduisent par leur finesse, leur expressivité, leur gouaille parfois.
Les voix des enfants de la Maîtrise des Bouches du Rhône apportent leur fraîcheur dans cet ensemble opératique foisonnant.

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

 L’opéra de Gustave Charpentier fut jugé scandaleux à l’extrême fin du XIXème et refusé par de nombreux directeurs d’opéras car il mettait en scène de manière trop explicite le désir féminin et la révolte contre l’autorité parentale (dans l’œuvre originale, contrairement à la relecture de Cristof Loy, un « happy end » permet à la jeune Louise de trouver la force de la liberté). Pourtant, dès sa création il remporta un triomphe qui ne fut jamais démenti jusque dans les années 1960. Musicalement, et cette facture est remarquablement soulignée par la version aixoise actuelle, cet opéra est à la frontière des époques, héritier du bel canto, il emprunte aussi des accents à l’œuvre wagnérienne, mais il annonce aussi la génération d’un Kurt Weill par son thème, son recours à l’entrée d’airs populaires, sa capacité à modeler les phrasés avec naturel, sans recherche de « faire beau », mais toujours au plus près de l’esprit de ce qui est énoncé.
Une reprise qui fera date ! 

Louise est jouée au Festival d’Art Lyrique d’Aix du 5 au 13 juillet au théâtre de l’archevêché (le 11 juillet il sera retransmis en direct sur arte.tv et le 14 juillet à 20h sur France Musique)  

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Louise /Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

À l’ombre de la servante

À l’ombre de la servante

Quelle idée merveilleuse de programmer The Story of Billy Budd, Sailor, d’après l’opéra éponyme de Benjamin Britten dont la première version en quatre actes (1951) sera remaniée en deux actes et radio-diffusée en 1960 !
Cet opéra est issu du dernier roman posthume de Herman Melville (écrit avant en 1891 mais publié en 1924 après avoir été retrouvé dans un pot à biscuits !), Billy Budd, marin. L’auteur y raconte des épisodes inspirés de sa propre histoire, lui qui a passé une grande partie de sa jeunesse sur les bateaux, mais aussi de l’affaire Somers qui serait une source de l’histoire de Billy Budd. 

Ce qui a sans doute séduit Benjamin Britten dans ce récit, c’est sa puissance énigmatique et sa profonde ambigüité malgré l’apparente simplicité binaire d’une lutte entre le bien et le mal, le beau et le laid, et le sacrifice de l’innocence à l’autel d’une raison supérieure et inflexible. Ainsi apparaît, dans toute son opacité, la résolution du commandant du navire L’indomptable, Edward Fairfax Vere, qui condamne à mort, parce que c’est la loi sur le morceau de terre qu’est son navire, le jeune, beau, brillant et aimé de tous, Billy Budd, qui a tué sans le vouloir le terrible maître d’armes, John Claggart, qui le hait et a monté une terrible machination pour le perdre.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Le récit est mis en abîme, encadré par un prologue et un épilogue, dits par Christopher Sokolowski, après avoir mis en mouvement une ampoule allumée qui pend depuis les cintres, balancier de la houle marine, mais aussi des mouvements des âmes des personnages, pendule de Foucault qui inscrit la narration dans sa portée universelle… la faible lumière de cette lampe mouvante veillera sur l’action, s’éteignant juste lors de l’impensable. Minuscule veilleuse, elle rappelle la servante des théâtres, censée faire fuir les fantômes qui les hantent, tandis que la brume des illusions vient égarer les esprits et semer la confusion. Une estrade de praticables blancs symbolise le pont du bateau, une voile levée en arrière-plan invite au voyage. 

Quelques chaises, une table, des bougies, des redingotes cintrées, pantalons et débardeurs d’un blanc immaculé, une perruque, cela suffit à évoquer le cadre, tandis que, derrière l’estrade, quatre musiciens de scène (Finnegan Downie Dear dirigeant de son clavier  Richard Gowers, Siwan Rhys et George Barton) livrent une partition éloignée de celle de Britten (brillamment adaptée par Olivier Leith), mais d’une élégante efficacité qui souligne chaque étape de l’action, passant des sonorités du piano classique à celles du synthétiseur, s’arquant sur les contrastes, les vibrations, les éléments percussifs, baignant l’ensemble dans une atmosphère où les frontières entre le réel et le fantasmé se délitent, accompagnent de leur onirisme la dernière nuit de Billy Budd.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Tout commence donc par les mots de l’ancien commandant de L’indomptable qui affirme « je suis un vieil homme ». Peu importe que le chanteur soit visiblement jeune ! L’illusion théâtrale est imposée d’emblée. La clarté de l’articulation de chaque chanteur contribue avec leur jeu intense, précis, sans fioriture aucune, à la théâtralisation de l’ensemble et soulève des questionnements que l’on retrouve davantage au théâtre que sur les scènes lyriques. Tel le héros de Théorème de Pasolini, Billy Budd est au centre de l’action, duettise au fil des scènes avec le novice qui le trahira, Claggart qui s’acharne sur son sort, le commandant Vere qui n’aura pas le courage de le défendre. On peut d’ailleurs se demander si sa lâcheté ne dissimule pas aussi un penchant qu’il s’interdit. Billy Budd séduit tous ceux qu’il approche et la haine que lui voue Claggart semble procéder du dépit amoureux.

La mise en scène de Ted Huffman est d’une redoutable efficacité et sait garder une tension dramatique de bout en bout, tenant le public en suspens dans ce passage historique, en 1797, où les Anglais luttent contre les Français, dont le navire se nomme Déclaration des Droits de l’Homme, ces « fameuses idées françaises ». Leur combat n’aura pas lieu en raison de  la brume et du brouillard, chasse avortée contre un ennemi si proche et pourtant invisible qui n’est pas sans rappeler la quête du capitaine Achab dans Moby Dick.

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

Les chanteurs sont d’une impeccable justesse et campent chacun deux personnages (ils sont six interprètes pour onze personnages) avec une exemplaire virtuosité. Joshua Bloom d’une imposante noirceur est à la fois l’atroce John Claggart et l’ami Dansker, Christopher Sokolowski est la créature de Claggart mais surtout le commandant Vere, épris de pouvoir et cependant impuissant et lâche, avec de fantastiques aigus, Hugo Brady accorde sa voix claire au personnage du Novice, Noam Heinz son timbre de baryton à Mr Redburn et au Premier Maître, et Thomas Chendall au second maître et à Mr Flint. Enfin et surtout, Ian Rucker est un Billy Budd d’exception, ange tombé du ciel « enfant trouvé » à la voix d’une expressivité bouleversante, colorant d’une palette nuancée les multiples mouvements qui l’animent, espoir, colère, résignation et pardon.

Son personnage ne peut que bégayer lorsqu’il est confronté à l’injustice : la pureté de l’être est désarçonnée par la laideur des actes ou des pensées et se voit impuissante.
Et l’on retrouve ici la naissance de l’absurde esquissée dans un autre roman de Melville, Bartleby : une histoire de Wall Street.
Le protagoniste de ce récit, Bartleby, scribe de son état, répète d’une manière quasi systématique « I would prefer not to » (« je préfèrerais ne pas »).

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d'Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

The Story of Billy Budd, Sailor/ Festival d’Aix 2025 © Jean-Louis Fernandez

La mise en retrait de soi devant l’incompréhensible, l’absurde de l’administration, de la haine, de la violence, semble être ici la seule solution désespérée que peut trouver un être humain.
Ted Huffman, Olivier Leith, Finnegan Downie Dear signent ici dans les lumières de Bertrand Couderc la création mondiale d’une œuvre de référence dont on se souviendra longtemps!

 Billy Budd est joué au Jeu de Paume dans le cadre du Festival international d’Aix les 5, 7, 8 et 10 juillet 2025