Le premier avril, le Festival de Pâques accueillait au Grand Théâtre de Provence le grand maître de la musique baroque qu’est le violiste, chef d’orchestre et chef de chœur, Jordi Savall dans un programme lié à la Semaine Sainte, comportant deux œuvres majeures, Le Christ au mont des Oliviers de Beethoven et Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix de Haydn.

L’organisation du concert privilégiait la chronologie sacrée à celle des œuvres : la prière au jardin de Gethsémani sur le mont des Oliviers de Beethoven (débuts du XIXème) précédait ainsi les derniers moments du Christ sur la croix de Haydn (fin du XVIIIème). Pour interpréter ces deux monuments, l’orchestre sur instruments d’époque, Le Concert des Nations était accompagné de La Capella Nacional de Catalunya, ces deux ensembles, créés par Jordi Savall et Montserrat Figueras pour le premier (le second, constitué de quarante jeunes chanteurs s’est développé des vingt-cinq membres de La Capella Reial de Catalunya fondée en 1987 par le couple des deux musiciens).

Vagues passionnées

« Un oratorio ? Pas exactement ! Ni dans le plan, ni dans le style de l’ensemble ne se remarque la moindre tendance à produire des sentiments religieux chez l’auditeur. À chaque instant, c’est une pression violente, ce sont des vagues fougueuses et passionnées.» L’Allgemeine musikalische Zeitung du 25 mai 1803 rendait compte sans tendresse de l’œuvre de Beethoven, Le Christ au mont des Oliviers. Certes, elle ne fait pas partie de la liturgie, même si elle traite d’un sujet sacré. 

C’est sans doute pour cela qu’elle est d’une liberté salvatrice, lumineuse malgré le thème, étrangement émouvante et vivifiante à la fois. Si on ne tient pas compte des paroles au cours de son exécution, elle apparaît dans son mouvement romantique, empreint de lyrisme et d’élans qui transmuent la douleur et la peur de la fin en une acceptation éclairée qui n’a rien à voir avec la résignation : en accomplissant son destin, le Christ ici entre dans la transcendance. Le chœur situé en hauteur encadre l’orchestre, comme si les voix devaient nimber de leur humanité les sons des instruments. 

Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le ténor Emanuel Tomljenović en Jésus, la soprano Elionor Martínez en Séraphin et le baryton Manuel Walser marient leurs timbres à leurs rôles avec une subtile virtuosité, aériens dans les aigus, larges et dramatiques dans les graves, amples dans les phrasés. Il y a quelque chose de l’opéra dans cette partition que Beethoven peint avec fougue, étageant les divers plans, en une perspective picturale baroque où tout est empli de sens. On est subjugué par la capacité du chœur à fondre la pâte vocale dans le moule des passions les plus intimes d’un être. L’expressivité de l’ensemble accorde à la rigueur de l’écriture une palette délicatement colorée. 

Lorsque les mots agissent

Les Sept paroles du Christ en croix de Haydn convoquaient deux nouveaux chanteurs pour compléter le quatuor des solistes aux côtés de la soprano et du ténor de la première partie, la mezzo-soprano Lara Morger et le ténor Ferran Mitjans. Proche dans sa conception d’un office des ténèbres, cette œuvre monumentale fut commandée en 1786 à Haydn par le marquis de Valdes-Iñigo, chanoine de l’église du Rosaire à Cadix. 

Ce dernier souhaitait une musique accompagnant les sept paroles de la façon suivante, racontée par Haydn : « On avait alors l’habitude à la cathédrale de Cadix d’exécuter tous les ans, durant le carême, un oratorio dont l’effet se trouvait singulièrement renforcé par les circonstances que voici. Les murs, fenêtres et piliers de l’église étaient tendus de noir, seule une grande lampe suspendue au centre rompait cette sainte obscurité. À midi on fermait toutes les portes, et alors commençait la musique. Après un prélude approprié, l’évêque montait en chaire, prononçait une des sept Paroles et la commentait. Après quoi il descendait de la chaire et se prosternait devant l’autel. Cet intervalle de temps était rempli par la musique. L’évêque montait en chaire et en descendait une deuxième, une troisième fois, etc., et chaque fois l’orchestre intervenait à la fin du sermon. » 

Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Il était demandé au compositeur, alors en pleine gloire de composer sept adagios d’environ dix minutes chacun (Haydn ne réussit pas à compacter son propos en un temps aussi restreint).  

Finalement ce sont neuf mouvements de quatuor à cordes portant chacun en épigraphe l’une des paroles du Christ qui furent présentés !

Le chœur débute a cappella créant une onde vibrante sur laquelle l’orchestre puis les solistes posent leurs sonorités subtiles. Les vents de l’interlude adagio e cantabile entre les numéros 5 et 6 rappellent que l’œuvre, créée à Vienne en 1787 fut d’abord composée pour une version instrumentale.

Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Ce n’est qu’en 1792 qu’une version chantée fut ajoutée par le chanoine Joseph Friberth et qu’Haydn remodela pour l’intégrer à sa partition qui trouva sa forme d’oratorio en 1796. Le finale, terrible terremoto (tremblement de terre) scelle l’œuvre dans son atmosphère sacrée et semble dévoiler le grand mystère dans une sorte de fureur inspirée.

Concert donné le 1er avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article: Le Concert des Nations. La Capella Nacional de Catalunya. Jordi Savall, direction. Elionor Martínez, soprano. Lara Morger, mezzo-soprano. Emanuel Tomljenović, ténor. Manuel Walser, baryton. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 01/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques