Le premier concert de la saison du Grand théâtre en souligne les ambitions: proposer des spectacles accessibles à tous et d’une irréprochable qualité. Exigence, éclectisme, transmission, toutes ces valeurs trouaient leur illustration dans le travail de Gautier Capuçon et ses Capucelli, six lauréats de sa classe d’excellence.
Amoureux de son instrument tout autant qu’épris de découvertes, le médiatique violoncelliste qu’est Gautier Capuçon, contribue, outre grâce à sa Fondation philanthropique (créée le 3 janvier 2022) qui vise à accompagner de jeunes artistes de talent dans leurs débuts professionnels, à faire connaître les jeunes violoncellistes par le biais de sa classe d’excellence, née en 2014 à la Fondation Louis Vuitton à Paris. (On compte parmi eux Aurélien Pascal, Léo Ispir, Anouchka Hack, ces deux derniers faisaient partie de la distribution du concert du 28 septembre au GTP)
Sept violoncelles aux éclats d’orchestre
Très didactique, Gautier Capuçon présentait succinctement chaque pièce interprétée, en insistant sur son originalité ou sa particularité. « Le violoncelle est le seul instrument, sourit-il, qui, par l’étendue de son spectre sonore, sonne en ensemble comme un orchestre ». Le programme très éclectique mène de Verdi à Ravel en passant par des compositions écrites spécialement pour les Capucelli. Le violoncelliste livre l’origine du nom de l’ensemble: une contraction entre Capuçon et celli (les violoncelles). Les pièces du répertoire sont arrangées par divers compositeurs d’aujourd’hui, James Barralet, Samuel Parent, Jérôme Ducros, Blaise Desjardin et Gautier Capuçon lui-même.
On est surpris par le choix du premier morceau, la Marche triomphale d’Aïda de Verdi, célèbre pour ses trompettes rutilantes, puis séduit par l’interprétation de cet air guerrier célébrant le retour de Radamès le capitaine égyptien qui a vaincu l’armée d’Éthiopie. Si le clinquant cuivré ne peut être que suggéré par les vaillantes attaques des violoncelles, une certaine profondeur se creuse et livre une intimité nouvelle dans le jeu des traces sonores. Une certaine mollesse préside à la Valse des fleurs de Tchaïkovski mais un jeu de perspectives donne à voir les danseurs qui se rapprochent et s’éloignent en forte et pianissimi avant une conclusion échevelée. On se laissait porter par la magie d’un court extrait de la Suite Le Taon que Chostakovitch composa pour le film soviétique du même nom (d’Aleksandr Faïntsimmer), basé sur le roman éponyme d’Ethel Lilian Voynich, écrivaine, musicienne et suffragette née en 1864 en Irlande, puis par le délicat Duo des Fleurs de Lakmé de Léo Delibes. Le violoncelle, au risque d’assener pour la énième fois la même platitude, épouse à merveille les intonations de la voix humaine. La vivacité de La muerte Del Angel de Piazzolla métamorphose les violoncelles en instruments percussifs qui respirent comme des accordéons. Cette conclusion enflammée de la première partie du spectacle donnait envie de réduire la durée de l’entracte!
Avec raison! La seconde (il faudrait dire la deuxième, car les rappels constituèrent une véritable troisième partie!) portion du spectacle débutait par la dynamique Ouverture de Guillaume Tell de Rossini qui fait chanter les instruments et leur accorde des allures de cavalcade effrénée… « Un art consommé de chauffer la salle, sourit mon voisin ». Un autre soupirera « ce n’est pas gai! » à l’annonce du thème de l’œuvre suivante, Lasst Mich allein, premier lied des Quatre Lieder opus 82 de Dvorak. Ce chant d’amour écrit pour Josepha, sa belle-sœur qu’il n’aura pas la possibilité de revoir alors qu’elle vient de lui annoncer sa fin prochaine. Il rend hommage à celle qu’il a aimée d’un amour à sens unique, (il épousera même sa sœur pour se rapprocher d’elle!) dans son Concerto pour violoncelle en reprenant le thème de de lied (laisse-moi à ma solitude.). les sept violoncelles sonnent ici comme un orchestre symphonique, amples et sensibles. Le Boléro de Ravel viendra conclure le concert, version acrobatique de l’un des airs les plus joués au monde!
Chaises musicales
Chaque pièce entraine un mouvement parfaitement réglé des musiciens qui changent de place, endossant plusieurs « rôles » dans l’orchestration générale, percussions, « voix de tête », solos et tenue de la ligne mélodique principale, ombres de contrebasse… Grâce à ces « pupitres volants », tous les instrumentistes abordent ainsi les diverses facettes de la composition. Entre les « arrangements », se glissent les pièces écrites pour leur formation. Le superbe alliage de lyrisme et de mise en scène dramatique de Javier Martinez Campos dans Fantaisie pour la classe d’excellence où se devinent des citations de Dvorak, Prokovief, Haydn, offre aux instruments des voix qui passent de celles de l’orchestre aux sonorités d’instruments traditionnels, le violoncelle solo peut ainsi s’exalter en volutes mélodiques sublimes et se parer des accents de la guimbarde!
Reprenant la métrique des fables de La Fontaine dans ses Heptasyllabes, Richard Dubugnon instaure une forme stéréophonique autour d’un axe principal, virevoltant entre le post-romantisme, le jazz et les musiques électroniques. Ici, on croit voir danse Fred Astaire et Ginger Rogers, là, une contrebasse jazz se livre à une improvisation inspirée, là encore, un tissage digne de Dvorak entre en scène. Les styles se succèdent, se mêlent, les univers s’enchainent avec fluidité. Les frontières entre les genres musicaux et les époques s’abolissent et le résultat est somptueux.
Enfin, Gautier Capuçon met en avant quelques pièces de son album Gaïa, réunissant dix-sept créations mondiales signées par seize compositeurs contemporains. Il s’agit d’explorer les relations entre les êtres humains et la nature et rendre hommage aux beautés de la Terre. Les pulsations de Wake par Jean-Benoît Dunckel, l’un des fondateurs du duo Air, rendent compte de celles d’une forêt peuplée des souvenirs d’enfance du compositeur. Les houles de la canopée instaurent un rêve adossé aux ondulations ostinato des souffles qui animent les frondaisons. Of Wind and rain de Quenton Xavier Blache déploie l’élégance des courbes d’une partition ponctuée de gouttes de pluie. Enfin, Life in sunshine de Jasmine Barnes s’illumine de scansions jazziques en élans vifs. Les fragilités et les forces du monde qui nous entoure se concentrent là dans ces moments d’une intense poésie.
Chut! Il ne faut pas le dire!
Les bis se multiplient sous la pression d’une salle enthousiaste et qui finira debout (une rareté au GTP!). Gautier Capuçon, Anouchka Hack, Léo Ispir, Charlotte Miles, Caroline Sypniewski, Francesco Tamburini et Jeein You, arpentent la distance entre la scène et les coulisses, sortent, reviennent, pour la plus grande joie du public. d’abord, un clin d’œil à Frank Sinatra et son Strangers in the night (doubidoubidou…) finit de conquérir ceux qui auraient pu ne pas l’être encore, velouté à souhait tandis que les violoncelles prennent des voix de crooner. Puis le public sourit à l’écoute d’un « animal qui ne vit pas en Provence » (dixit Gautier Capuçon), la célèbre Panthère rose d’Henri Mancini (bon sa famille serait originaire des Abbruzes, mais avouons tout de même que Mancini ça sonne Corse aussi!!!).
Les violoncelles s’amusent avec brio. C’est fini??? Mais non découvre-t-on avec délices! « Ne le dites pas! Confie Gautier Capuçon. Ce morceau va être joué en création mondiale demain à Paris au Philharmonique! » Gâtés, les auditeurs aixois ont la véritable primeur de Canzone de Thierry Escaich, pour sept violoncelles.
Le travail en échos, les phrases fluides sur des notes qui parfois semblent s’étirer à l’infini, les ruptures rythmiques, les archets qui scandent les mesurent sur les cordes et le bois du corps des instruments, les progressions chromatiques sur des frémissements ostinato, la voix solitaire d’un violoncelle solo lyrique tandis que les tensions s’exacerbent, tout cela suit la trame d’un subtil tissage où le pair et l’impair dessinent des orbes étonnés. À la suite de ce petit bijou, le Mambo de West Side Story (Bernstein) libérateur déferle sur une assistance qui se prend des envies de danser.
Concert donné le 28 septembre 2026 au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
Photographies © Marina Lhuillier


