Création bouleversante que celle du dernier opéra de Francesco Filidei, Accabadora, au festival d’Aix !
Inspiré par le roman de Michela Murgia, Accabadora, paru en 2009, Francesco Filidei offre une œuvre toute de finesse et de poésie sur le thème de la fin de vie, de son accompagnement et de la compassion vraie qui peut l’entourer, le tout dans le cadre des rites anciens de la Sardaigne dont les couleurs affleurent avec une immense justesse. Le compositeur réussit à mêler intimement les ramifications subtilement savantes d’une écriture personnelle, aux références traditionnelles des chants polyphoniques sardes (en sarde logudorais) où les voix masculines s’entrecroisent sur un bourdon ostinato.
Trois amples métiers à tisser occupent le mur du fond de scène, composés de fils et de tissus colorés aux textures irrégulières. Des femmes vêtues d’ombres s’affairent, telles des Parques, sur les barres de lisse. Dans la faible lumière qui éclaire la scène, une voix en coulisses s’élève : « Le vent à travers les vignes / apportait le souffle de la mer / et chantait une berceuse / pour nous garder éveillés ». Tout est posé, le mythe peut prendre forme.
Une femme s’avance, enfante un flot de farine à même le sol et le malaxe pour en faire un pain qu’elle enveloppera dans un tissu, comme un enfant.
La dualité est au cœur de la construction de l’œuvre. Bonaria Urrai est deux fois mère, elle adopte Maria, cadette d’une famille nombreuse désargentée, devenant ainsi sa « seconde mère », mais elle « accouche » aussi les âmes des moribonds, mettant fin, la nuit, aux trop longues agonies, faisant alors office de « dernière mère ». Sa « figlia de anima » (« fille d’âme ») va comprendre le rôle de celle qu’elle nomme sa Tzía (tante), grâce aux révélations de celui qui l’aime, Andría, après qu’il a assisté à la fin de son frère qui, amputé d’une jambe et se refusant à vivre une « moitié de vie », avait réclamé la mort à Bonaria Urrai.
Les deux frères transmettent à Maria les traditions liées à la terre, Andría lui explique les méfaits de l’araignée, veuve noire, et les rites qui contrent les effets de sa morsure, Nicola délivre le chien emmuré aux limites d’un champ, signe morbide des rivalités entre les familles du village. La tzía encourage Maria à apprendre l’italien même si la jeune fille proteste en arguant que seul le sarde est parlé dans leur région. « La Sardaigne est en Italie » lui fait remarquer Tzía Bonaria. « Nous sommes séparés ! Il y a la mer » rétorque Maria. Ce à quoi Tzía Bonaria répond : « Et toi qui vis ici, / n’es-tu pas séparée de ta mère ? ».
Maria est née « deux fois », a deux mères, vivra sur deux terres (le village puis Turin) avant de choisir, pratiquant les deux langues. Un cadre vide, tel un miroir, servira à la confrontation de son passé et de son présent, petite et grande fille, aux gestes en écho, laissant le temps se replier sur lui-même, enserré dans le cycle des saisons et des activités de la terre, vendanges, fabrication du pain… Des scènes de genre se déploient au fil de la narration, noces et leur pain rituel que l’enfant fera tomber, vendanges, travail… Les « mamuthones », personnages noirs et masqués du carnaval traditionnel sarde, faisant sonner leurs cloches et clochettes, sont des images de la mort et ils viennent pour emporter chaque défunt dans leur cortège.
La tragédie se love dans cet univers avec une simplicité et une justesse infinie. C’est le trajet des vies qui se dessine, âpre et sensible mêlé au sons naturels, vent, oiseaux, ruisseau, cloches. La scénographie (Valentina Carrasco) dépouillée se transforme : les tables servent de plan de travail pour pétrir le pain, coudre, ou accueillent les mourants. Quelques objets invitent à une lecture symbolique des lieux, croix, haies de vignes qui viennent scander le plateau de leurs lignes régulières, rideau de front de scène, composé de bandes sombres qui attendent le tissage… Ce dernier dessine les à-côtés, scène de la bicyclette où Andría fait sa déclaration d’amour, lecture des lettres qu’échangent l’institutrice et Maria lorsque cette dernière a fui à Turin.
Les voix des interprètes sont particulièrement belles et justes dans cet univers qui semble avoir été taillé sur mesure pour elles. La contralto Noa Frenkel campe une Tzia Bonaria aux graves d’une profondeur saisissante, et offre à son personnage une palette riche d’émotions contenues tandis que la soprano léger, Rachel Masclet (Maria), apporte fraîcheur et spontanéité jusque dans la prise de conscience de ce qu’elle accepte finalement de devenir, la nouvelle Accabadora.
Lodovico Filippo Ravizza est un Nicola bouleversant, Hugo Brady, (Andría), est le pendant de Maria dans une légèreté que les circonstances lui feront abandonner. Mère des Bastíu (Andría et Nicola), Maestra Luciana (l’institutrice), une voix, la mezzo-soprano Victoire Bunel se glisse avec aisance dans chaque rôle, de même que Francesco Leone (basse), en Santino Littorra, Antoniio Vargiu ou Docteur Mastinu. Les chœurs sont d’une éloquente présence, commentant l’action à l’instar des chœurs antiques.
Mention spéciale à Lou-Biana Jousni Lalande qui du haut de ses sept ans joue Maria enfant avec une maturité et une présence confondantes. La superbe mise en scène de Valentina Carrasco est soulignée par les costumes de Mauro Tinti et les lumières d’Antonio Castro. Lucie Leguay à la direction musicale dirige avec bonheur les chanteurs et les dix-sept musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Lyon et rend toute sa saveur à cette création magistrale !
Accabadora de Francesco Filidei. en création mondiale à Aix-en-Provence, Théâtre du jeu de paume, du 4 au 10 juillet. Diffusé le 12 juillet à 20 heures sur France Musique et les radios membre de l’UER.
photographies © Jean-Louis Fernandez




