Le violon de Pierre Fouchenneret et le piano de Romain Descharmes (remplaçant Théo Fouchenneret souffrant) arpentaient un siècle de duos dans l’écrin de la salle Campra du Conservatoire Darius Milhaud le 2 avril dernier.

Exercice acrobatique que de passer de Schubert à Schumann puis Bartók ! Trois univers denses et très personnels sont à mettre en évidence dans le temps bref d’un concert… Les deux interprètes du jour y parvinrent avec élégance et finesse. 

Du brillant

Le Rondo brillant pour violon et piano en si mineur de Schubert porte bien son nom. Le compositeur l’avait destiné à son ami, le pianiste et compositeur Karl Maria von Bocklet et au violoniste Josef Slavik dont Chopin faisait un éloge appuyé dans une lettre à ses parents : « Il (Josef Slavik) a joué comme un autre Paganini, mais un Paganini rajeuni, qui avec le temps va surpasser le premier. Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas entendu. Il prive le public de la parole et met les larmes aux yeux. Il y a plus : il arracherait les larmes même aux tigres. ». Il fut même désigné « le Rossignol des rossignols » (son nom de famille signifiant « rossignol » en tchèque).

Pour une telle partition, Pierre Fouchenneret était un interprète idéal : enfant prodige, il obtint son premier prix de violon et de musique de chambre au CNSMD de Paris à tout juste seize ans.
Créé il y a deux cents ans, en 1826, ce Rondo donne à entendre toute la jeunesse de son compositeur : Schubert a alors vingt-neuf ans (il mourra deux ans plus tard, en 1828). La vivacité des mouvements, la variété des changements d’atmosphère entre les modes majeurs et mineurs, ses fausses sorties, ses renchérissements qui semblent mettre en scène des amis qui font le bœuf, sont transcrits dans une partition exigeante où violon et piano rivalisent d’acrobatiques élans sans pour autant négliger une expressivité profonde, et c’est là que réside encore plus la virtuosité des musiciens. 

Pierre Fouchenneret, violon. Romain Descharmes, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Une insaisissable intranquillité

 Clara Schumann créa la troisième Sonate pour violon et piano en la mineur de son époux avec son dédicataire, le violoniste Joseph Joachim en octobre 1853, l’une des dernières années de lucidité du compositeur, riche et intense. 

S’amusant avec la notation F.A.E., « Frei aber eisam » (libre mais seul), devise du violoniste Joachim, (en notation allemande, fa, la , mi), Robert Schumann construit le motif en le transformant : E.A.F. (mi, la, fa) , « Erwartung der Ankunft des Freundes » (dans l’attente de l’arrivée de l’Ami).
L’équilibre entre les deux instrumentistes, le flamboiement de leur dialogue, le caractère parfois grinçant du violon qui s’emporte ensuite en volutes d’une délicate fluidité, tout concourt à un temps suspendu où l’être hésite entre raison et sentiment, Florestan et Eusebius, ces deux personnages nés de l’imaginaire tourmenté de Schumann, le premier, ardent et courageux, passionné jusqu’à la démesure, le second, poète, adonné à l’introspection. 

Pierre Fouchenneret, violon. Romain Descharmes, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les débuts de la danse des peuples

Petit clin d’œil à la Sonate de Schumann, la première Sonate pour violon et piano de Béla Bartók fut destinée à la petite nièce de Joseph Joachim, la violoniste hongroise Jelly d’Arányi. Les dissonances dures qui font se heurter les deux instruments dans le premier mouvement nourrissent l’ampleur du propos et ouvrent à l’expression lyrique la plus introspective et méditative qui soit. L’Adagio offre au violon des passages poétiques sublimes, tandis que l’Allegro final dessine les paysages hongrois familiers de la dédicataire, et s’emporte dans les variations des danses populaires en poussant les rythmes au paroxysme. Les peuples se retrouvent là, vivants, entraînant dans leurs entrechats et leurs exaltations rhapsodiques les couleurs du monde.
Apaisant les tensions, la Berceuse de Gabriel Fauré, en bis, semblait inutile après ces vagues puissantes qui, portées avec une verve aussi intelligente que sensible, avaient subjugué l’auditoire.

Concert donné au Conservatoire Darius Milhaud dans le cadre du Festival de Pâques le 2 avril 2026.

Photographies de l’article: Pierre Fouchenneret, violon. Romain Descharmes, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques