Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée sont des familiers des Théâtres. En cette fin d’automne, ces passionnés de la période baroque proposent un parcours dans les partitions de l’École Napolitaine avec, en point d’orgue, le sublime et célèbre Stabat Mater de Pergolèse.
En musique, on nomme l’École napolitaine les compositeurs qui à partir de 1650 environ développèrent l’opéra. À cette époque, Naples était une ville florissante, capitale en son royaume et troisième ville d’Europe après Londres et Paris. On se presse dans ses conservatoires et on se dispute les places au Teatro du San Carlo, la plus grande scène du monde… 


Le concert donné au Grand Théâtre de Provence offrait en première partie des partitions de Francesco Durante, Domenico Scarlatti et Leonardo Leo. 
Durante fut, cas exceptionnel dans l’histoire de la musique napolitaine, maestro di cappella dans deux conservatoires de Naples. S’il n’écrivit aucun opéra, il composa beaucoup pour ses élèves mais aussi de nombreuses œuvres instrumentales et de la musique sacrée. L’élégance de son style était superbement servie par le Concert d’Astrée dans son Concerto pour cordes n° 5 en la majeur. La légèreté des premières mesures se ploie dans les voix d’un style contrapuntique presque académique, puis se dégage une certaine solennité qui ne se leurre pas de ses propres révérences. Enfin, comme une réponse quasi dialectique aux deux premiers mouvements, l’Allegro rappelle une certaine gravité que soulignent les arpèges descendants, mais les conjure par une vivacité aux accents juvéniles.


Emmanuelle Haïm © Caroline Doutre

Emmanuelle Haïm © Caroline Doutre

Après cette entrée en matière orchestrale qui permettait de découvrir la palette colorée et subtile de l’ensemble, deux Salve Regina introduisaient les chanteurs qui seraient réunis pour le duetto du Stabat Mater de Pergolèse : Sur le Salve Regina pour alto et cordes en la majeur de Scarlatti, le contre-ténor Carlo Vistoli à l’irréprochable diction faisait entendre une voix nuancée et souple, ciselant les phrasés et laissant percevoir les intentions de l’auteur avec une grande finesse (finesse qui aurait mérité sans doute une acoustique plus intimiste que celle de la grande salle du GTP). Avec le Salve Regina pour soprano et cordes en fa majeur de Leonardo Leo (un concurrent de Francesco Durante), la soprano Emöke Baráth, lumineuse, abordait avec un timbre presque verdien la partition baroque, lui offrant une voix large et veloutée au vibrato d’opéra. 


La seconde partie du programme était la plus émouvante. Après la poignante Symphonie funèbre que le violoniste Pietro Locatelli écrivit à l’occasion du décès de son épouse, le Stabat Mater de Pergolèse poursuivait la thématique dessinée autour de l’image de la Vierge en la représentant, douloureuse, au pied de la Croix. Œuvre du compositeur rongé par la tuberculose et se sachant condamné, le Stabat Mater de Pergolèse résonne comme un chant du cygne. Les premiers mots du Stabat mater dolorosa, « la Mère se tenait là, souffrant la douleur », a des allures prémonitoires : Pergolèse mourra quelques semaines plus tard, à vingt-six ans. La tension douloureuse de cette pièce composée dans le couvent de Pouzzoles où vivait alors le compositeur, offre une partition somptueuse aux cordes et aux deux chanteurs qui duettisent ou déploient des soli envoûtants. 

Emmanuelle Haïm et le Concert d'Astrée © Caroline Doutre

Emmanuelle Haïm et le Concert d’Astrée © Caroline Doutre

Depuis son orgue, Emmanuelle Haïm dirige avec précision et intelligence l’ensemble. Légèreté, souplesse, grâce, expressivité, tout concourt à un temps suspendu où les voix enrobent de leur orbe délicate un propos où l’émotion certes tangible ne s’abaisse jamais à la surenchère. Les voix des deux chanteurs se mêlent avec subtilité en une complémentarité spirituelle et sensuelle. 
L’enchantement se poursuivra avec deux bis dédiés à Haendel, sa Résurrection, composée en Italie et Esther, en Angleterre. Les musiques et les musiciens voyagent et leurs auditeurs les suivent…

 

Concert donné le 21 novembre 2025 au Grand Théâtre de Provence à Aix-en-Provence