Des métamorphoses du cercle

Des métamorphoses du cercle

Le troisième programme du cycle de concerts Entre pierres et mer #12, « Splendeurs polyphoniques du siècle d’Or », des Voix Animées, était donné successivement dans les deux sœurs cisterciennes, l’abbaye du Thoronet puis celle de Silvacane

 Le titre du concert, Magnificat, est emprunté à la réponse de la Vierge Marie à Elisabeth qui lui rend visite quelques jours après l’Annonciation, et se réjouit de la bonne nouvelle. Il s’agissait donc d’un concert d’exultation et de joie qui renvoie son écho luxuriant au spectacle précédent, In Memoriam, dont la gravité et les déplorations se résolvaient en espérance. Le mot lancé tel un clairon solaire par une voix soliste, « Magnificat », se voit rejoint par le tissu moiré des voix des huit chanteurs disposés en double chœur. Les notes graves finales semblent n’être que des points d’appui destinés à de nouveaux élans lumineux. Les phrases et mots d’appel d’un chantre seront souvent la caractéristique des pièces suivantes, amorce d’un thème auquel correspond un répons entonné par le chœur. L’être n’est plus l’abandonné, mais se voit en dialogue avec l’invisible et le sacré.

À la pièce de Palestrina succédait une messe complète due à Tomás Luis de Victoria, compositeur majeur de la fin de la Renaissance espagnole. « N’applaudissez pas durant le long temps de la messe, sourit Luc Coadou, directeur artistique de l’ensemble, attendez le troisième Agnus Dei da nos pacem, c’est facile à retenir en nos temps tourmentés ! » L’Ave Regina Caelorum, précédé du motet qui l’a structuré, emplit le transept de l’abbatiale de ses résonnances, les lignes mélodiques d’une étonnante netteté se déploient, redessinent les lieux par la pureté de leur architecture où les pleins et les déliés s’orchestrent en fine dentelle. Se succèdent, Gloria, Credo, Sanctus & Benedictus, Agnus Dei, délicatesse habitée, comme si le chant était empreint d’une conscience mystique et grave jusqu’à l’apaisement de l’Agnus Dei d’une infinie douceur. Quittant la forme antiphonique, le chœur désormais à huit et non à quatre plus quatre (sic !) entonnait Ego flos campi de Francisco Guerrero, « Je suis une petite fleur des champs, malgré les apparences annonçait Luc Coadou». Malgré le sérieux du propos, l’humour n’est jamais très loin lors d’une représentation des Voix Animées ! « Les chants de la Renaissance ne suivent pas les règles de l’harmonie actuelle, précise-t-il un peu plus tard, les voix sont écrites de manière horizontale et connues de tous les chantres du XVIème. Ainsi, dans Quomodo cantabimus, œuvre tardive de William Byrd, vous allez entendre un télescopage de nos voix. Laissez-vous emporter. »

Les Voix Animées à Silvacane © Marc Perrot

Les Voix Animées à Silvacane © Marc Perrot

Les Voix Animées à Silvacane © Marc Perrot

Les Voix Animées à Silvacane © Marc Perrot

Les voix des sopranos, Maud Bessard-Morandas, Sterenn Boulbin, des contre-ténors, Maximin Marchand, Raphaël Pongy, des ténors, Damien Roquetty et Camille Leblond, rencontrent avec une juste élégance les basses, Luc Coadou et Julien Guilloton. Quelques airs encore de la Renaissance, puis, s’opère une plongée dans notre XXIème siècle.

Les chanteurs s’installent en rond, un woodblock fait son apparition devant les auditeurs pour interpréter le second motet de l’œuvre commandée par les Voix Animées pour l’abbaye du Thoronet, créée la veille (le 9 septembre 2023) au compositeur Laurent Melin, Pax hominibus. Test acoustique et gageure, l’œuvre pensée pour les pierres du Thoronet trouvait des variantes sonores : « les lignes mélodiques sont plus claires, mais le son « monte » moins à Silvacane, reconnurent les musiciens et le compositeur ». Néanmoins, la pièce séduit. Elle débute par les deux croches frappées sur le woodblock qui refermaient avec une certaine espièglerie le premier motet, Et in terra. Au désordre des voix, des termes tronqués, malaxés dans le désespoir d’une Babel effondrée, répondait dans Pax, une réconciliation entre la terre et le ciel. 

Les Voix Animées à Silvacane © Marc Perrot

Les Voix Animées à Silvacane © Marc Perrot

Les mots et les phrases retrouvent alors leur place, leur totalité. Dans la dynamique des deux croches initiales, le tapis murmurant des voix, moiré des frémissements d’une multitude, laisse s’épanouir en un double mouvement une pensée qui retourne sur elle-même puis s’élève en une spirale infinie, ascension d’un cercle, reconquête de l’harmonie et de la transcendance. L’équilibre fragile de l’humanité côtoie le sublime, la matière et l’esprit s’accordent enfin…

Concert donné le 10 septembre à l’Abbaye de Silvacane dans le cadre du cycle Entre pierres et mer #12

Les Voix animées à Silvacane © Marc Perrot

L’armée des Romantiques vs Beethoven

L’armée des Romantiques vs Beethoven

Initié par le Conservatoire d’Aix-en-Provence, le festival entièrement gratuit Musique dans la rue multiplie les concerts depuis le 19 juillet conviant dans divers lieux patrimoniaux de la ville des formations musicales de tous horizons (classique, jazz, pop, médiéval, trad…) dont le seul point commun est une irréprochable qualité.

© Benjamin Roubaud, Grand chemin de la postérité 1842 (détail) Maison de Balzac, Paris

En avant les Romantiques !

Pas de guimauve au programme du récital violon, piano donné deux fois d’affilée à la Chapelle des Oblats le 22 août : deux représentants de L’Armée des Romantiques, le pianiste, pianofortiste, soliste et chambriste Rémy Cardinale (fondateur de l’ensemble en 2010) et le premier violon, soliste et chambriste Girolamo Bottiglieri, offraient une unique pièce, la célèbre Sonate à Kreutzer opus 47 pour violon et piano de Beethoven. « C’est une sonate assez extraordinaire, expliquait en préambule le pianiste, pour la première fois au XIXème siècle une sonate était écrite dans le style « concertant ». Auparavant, le piano était « accompagné ». Ici, est construit un véritable combat entre deux solistes : c’est à qui jouera le plus vite, le plus de notes. » « Rassurez-vous, vous n’aurez pas à compter les points, je vous donne le résultat, c’est ex aequo par KO », sourit le violoniste.

Chacun présente son instrument : un Erard en palissandre (du « vrai bois ! ») de 1895 et un Bernardel de 1844 (du nom du fondateur de la dynastie de luthiers parisiens Bernardel, Auguste Sébastien Philippe). Avec humour, Rémy Cardinale présentait brièvement la réception de Beethoven en France. Le compositeur, peu en vogue à Paris, fut reconnu et aimé d’abord à Marseille où cinq de ses neuf symphonies furent créées avant Paris en ce qui concerne les représentations sur le territoire français. 

Duo Rémy Cardinale et Girolamo Bottiglieri © Robin Davies

Duo Rémy Cardinale et Girolamo Bottiglieri © Robin Davies

Une citation extraite d’un courrier de Berlioz inséré dans La Revue et Gazette musicale du 10 septembre 1848 vient argumenter le propos inséré dans la feuille de salle : « Marseille est la première ville de France qui comprit les grandes œuvres de Beethoven. Elle précéda Paris de cinq ans sous ce rapport ; on jouait et on admirait déjà les derniers quatuors de Beethoven à Marseille, quand nous en étions encore à Paris à traiter de fou le sublime auteur de ces compositions extraordinaires ». Rémy Cardinale ajoute que la communauté de notables amateurs d’art marseillaise alla jusqu’à réunir « un orchestre d’amateurs portant le nom du lieu qui les accueillait, comme l’Orchestre Thubaneau »…

Duo ou duel ?

Les deux interprètes livrèrent une lecture vive de la partition beethovenienne qui inspira l’écrivain russe Léon Tolstoï (La sonate à Kreutzer qui évoque l’influence de cette musique sur l’évolution des relations sentimentales d’un couple, allant jusqu’à la jalousie et la démence). Il ne s’agit pas ici de la lutte entre deux thèmes musicaux, mais de l’affrontement entre deux instruments. Le premier motif aux accents emportés circule entre les deux solistes, débouche sur un second thème, amplifiant le duel qui s’achève sur des unissons et des répliques enlevées. L’Andante con variazioni reprend les accents d’un lied populaire qui donne lieu à des ornementations variées d’une expressive beauté. Le piano et le violon vocalisent tour à tour avant la chevauchée fantastique finale où se résolvent les interrogations.

À propos de ce finale empli de surprises, Bismarck disait, d’après Alfred Cortot (à qui Rubinstein avait déclaré « Petit, n’oublie pas ce que je vais te dire : Beethoven, ça ne se travaille pas, ça se réinvente »), « il faudrait l’entendre tous les jours pour accomplir de grandes choses, car à quiconque voudra façonner dès l’enfance le caractère d’un héros, voilà la berceuse qui convient ». L’élégance du jeu des interprètes, la faconde de leurs traits, l’espièglerie de leurs affrontements, apportèrent une vie rare à cette pièce souvent jouée de façon trop académique.

Duo Rémy Cardinale et Girolamo Bottiglieri © Robin Davies

Duo Rémy Cardinale et Girolamo Bottiglieri © Robin Davies

Spectacle donné le 22 août, chapelle des Oblats, Aix-en-Provence dans le cadre du Festival Musique dans la rue

Douces souvenances

Douces souvenances

Le cycle de concert annuel estival des Voix animées, Entre pierres et mer, signe sa douzième édition, distillant ses concerts entre l’architecture de l’abbaye du Thoronet et les rivages marins de Toulon. Bien sûr, la Renaissance est au programme, marque de fabrique de cet ensemble à géométrie variable qui ne dédaigne pas ajuster aux fils de la polyphonie a cappella les chansons du XXème et du XIXème siècle quand il n’interprète pas des œuvres contemporaines. 

 

In Memoriam, deuxième programme du cycle, entremêle anglais et latin en un florilège de musique sacrée dues à deux grands polyphonistes anglais, William Byrd et Thomas Weelkes, décédés tous deux en 1623, il y a quatre-cents ans. Lors de l’avant-propos qui précède le concert, le baryton Luc Coadou, directeur artistique des Voix Animées, entouré des interprètes de la soirée donne quelques clés de ce qui va être entendu. Cette formule était dispensée dans la salle capitulaire, ancienne salle des « remontrances », sourit Luc Coadou qui présente William Byrd et Thomas Weelkes, le premier éditeur de ses propres musiques, le second, élève du premier, mais « adepte aussi de la boisson, ce qui explique sans doute sa fin précoce », tous deux « gentlemen de la Chapelle Royale », l’un sous Elisabeth 1ére, l’autre sous Jacques 1er  . Langue vernaculaire (anglais) et latin s’entremêlent au fil des motets dont les textes sont donnés en intégralité dans la « feuille de salle » téléchargeable sur le site de l’ensemble. Les nouvelles recrues sont présentées ; la soprano Maud Bessart-Morandas et le contre-ténor Maximin Marchand (qui est aussi comédien diplômé de l’ERAC) rejoignent la magnifique soprano Amelia Berridge (« qui nous donne des cours de prononciation anglaise » précise Luc Coadou), le contre-ténor Raphaël Pongy et le ténor Eymeric Mosca, dirigés par la basse Luc Coadou.

Voix animées à l'abbaye du Thoronet © François Vauban

Voix animées © Francis Vauban

Voix animées à l'abbaye du Thoronet © François Vauban

Voix animées © Francis Vauban

La création commandée par Les Voix Animées au compositeur Laurent Melin est spécialement destinée à l’abbatiale : l’écriture devait être pensée pour les voix de l’ensemble et les pierres, véritable défi, l’acoustique du lieu qui est vraiment fait pour des voix chantées et pas pour la parole (c’est pourquoi aucune présentation ne peut être donnée lors du concert, et les remerciements sont articulés avec une lenteur presque cocasse au milieu du transept, tant les sons roulent entre ces murs !). Le compositeur s’appuie sur une phrase extraite des Saintes Écritures, « Et in terra pax hominibus bonae voluntatis » (et sur terre, paix aux hommes de bonne volonté), la faisant courir au cœur de deux motets, le premier Et in terra s’attache aux trois premiers mots du verset, les triturant, coupant, scandant, découpant, « métaphore de Babel quand l’humanité ne se trouve plus ni les mots ni le chemin : les voix parlées, chuchotées, gémissantes, témoignent de la parole sacrée indicible et inaccessible » explique-t-il. 

Les voix des chanteurs s’élèvent bientôt devant une nef comble, partitions aériennes, sonorités travaillées, voyelles éclatantes, phrasés subtils, sublimes légatos, respirations qui se répondent, s’irisent les unes des autres, tout se conjugue dans l’émerveillement d’un tissage aux multiples nuances auquel les pierres de l’abbatiale semblent répondre, modulant leur propre souffle. Harmonie entre l’humain et le minéral, fusion de la matière et de l’idée… Le propos est le plus souvent triste, le programme l’annonçait, lamentations, déplorations, perte de l’être aimé, sensation d’être abandonné, et pourtant une lumière se dégage des lignes mélodiques enlacées, à l’instar de certains tableaux de Pierre Soulages où le noir est habité de délicats miroitements. Les musiques de William Byrd, Thomas Weelkes, Thomas Tomkins, Thomas Morley (“ce faussaire de génie » dixit Luc Coadou) se succèdent en une sobre élégance, les sons s’étirent, restent en suspensions éblouies, construisant leurs chapelles sonores, vivants édifices. La création de Laurent Melin convie les chanteurs à un cercle initiatique baigné d’une lumière bleue (superbe orchestration des lumières de Nicolas Augias et Olivier Blain) au cœur de l’abside. Quelque chose d’étrange se dégage des sons proférés, paroles tronquées, syllabes dispersées… La terre roule ses r tandis qu’une partie du texte, s’élève, comme désincarnée, et que l’autre renvoie à la douleur de la matière et de la chair qui souffre : « miserere nobis » psalmodié par le tutti nous raconte une humanité désemparée dans une histoire nourrie des confinements et des fureurs actuelles.

Voix animées à l'abbaye du Thoronet © François Vauban

Voix animées © Francis Vauban

Abbaye du Thoronet détail d'un chapiteau de la salle capitulaire

Abbaye  du Thoronet détail de chapiteau de la salle capitulaire © Mara des Bois

La conclusion en proie au déchaînements des cieux par l’intermédiaire de woobblocks exacerbés, presque hallucinés, trouve cependant une échappatoire, prémices du motet à venir, intitulé Pax (qui sera donné lors du prochain volet d’Entre pierres et mer), par une double croche sonnée sur le woodblock installé en avant de la scène par l’un des chanteurs, Maximin Marchand, lutin espiègle sorti d’un songe shakespearien. Volte pour donner aux humains une chance de rebondir.
Music divine de Thomkins (encore un élève de Byrd !) venait clore de sa magie joyeuse de temps suspendu entre pierres, mer et ciel.

Le concert In Memoriam a été donné le 26 août en l’abbaye du Thoronet dans le cadre du cycle Entre Pierres et mer

Les groupies du pianiste

Les groupies du pianiste

Effervescence particulière ce soir-là aux abords de la conque du parc de Florans, habitué à accueillir les plus grands noms du piano : jouait au concert de 21heures la nouvelle coqueluche venue de Corée du Sud, Yuanchan Lim, médaillé d’or 2022 du Concours international de piano Van Cliburn, escorté d’une nuée de fans venues (oui c’est au féminin) spécialement en France pour l’écouter.

Trop chaud pour un piano (et son public)

Auparavant, le concert de 18heures avait accueilli dans la moiteur peu propice aux effusions d’une canicule accablante le fin pianiste Rémi Geniet dont le jeu très dépouillé s’accordait finement aux variations baroquisantes et à la narration en saynètes de genre du Caprice sur le départ de son frère bien-aimé de Jean-Sébastien Bach puis à la Sonate n° 28 en la majeur opus 101 de Beethoven où résonnait encore une facture très proche de celle du Cantor en ses déploiements contrapuntiques avant de se glisser dans Le Tombeau de Couperin de Ravel qui réserva de très beaux instants fluides et aériens. Les deux rappels prolongeaient l’hommage au même auteur avec les Valses nobles et sentimentales M.61-2 Assez lent et M.61-7 Moins vif.  Le charme indéniable du concert, la virtuosité élégante du pianiste pâtissaient cependant de la chaleur qui avachissait le public, étouffait les harmoniques, délitait une partie des effets, ne rendant pas justice à un interprète brillant.

Rémi Geniet au Festival de La Roque d'Anthéron

Rémi Geniet  © Valentine Chauvin 2023

Saisons et études

En soirée, la chaleur était tombée. Le concert en deux parties de Yunchan Lim permettait d’entendre deux séries de pièces courtes finement ciselées : Les Saisons opus 37 bis de Tchaïkovski et les Douze études opus 10 de Chopin.

L’œuvre de Tchaïkovski, conçue comme un feuilleton mensuel à la demande de Nikolaï Bernard, éditeur du Nouvelliste, magazine musical de Saint-Pétersbourg, devait offrir un tableau poétique du mois de chaque parution, que l’éditorialiste agrémenta d’épigraphes puisées dans le corpus d’ouvrages de poètes russes (Pouchkine, Piotr Viazemski, Apollon Maïkov, Afanassi Fet, Alexeï Pletcheiev, Alexeï Koltsov, Tolstoï, Nekrassov, Joukovski). Ces « douze pièces de caractère pour piano » furent, d’après la légende, écrites mois après mois d’un jet par le compositeur qui y voyait un amusement, mais produisit cependant des partitions brillantes, condensant en de délicates miniatures l’esprit d’un moment, d’une saison, d’une atmosphère, d’une fête, d’une activité. Laissant une respiration entre presque chaque mois, afin que vibrent longtemps les harmoniques du piano dans le silence, le jeune pianiste s’appropria avec ses belles qualités pianistiques une œuvre protéiforme, mois d’été incandescents, fulgurances au cœur des notes pleines et rondes des mouvements lents, parfois un peu trop, comme si le jeune homme, sans doute mu par le désir de plaire à son fan club, cédait à la tentation d’accentuer certains passages, non pour répondre aux exigences voulues par le compositeur mais pour effectuer une sorte de parade demandée par ses groupies. Le phénomène était encore plus sensible lors de l’exécution, irréprochable techniquement des Douze études opus 10 de Chopin, brillante à souhait, dans une lecture des partitions qui n’esquivait aucun piège, et savait en restituer toute la puissante dynamique, épousant la fluidité des arpèges et la rigueur des gammes : la fameuse Étude n° 3 (Tristesse) connaissait des pauses et des ralentissements qui n’avaient pas lieu d’être. 

Yunchan Lim © Valentine Chauvin 2023

Émouvante par elle-même, elle n’a guère besoin d’une insistance lourde sur l’émotion qu’elle dégage, mais juste de la laisser sourdre de sa mélodie et de son tempo ; de même, l’interminable trémolo de l’un des rappels (une pièce de Chopin) était d’une mièvrerie capable de transformer les œuvres les plus abouties en guimauve. On ne reviendra pas sur la lourdeur du Nocturne opus 20 (posthume) de Chopin que l’on a connu si poétiquement aérien sous les doigts d’un Nelson Freire ou de Nelson Goerner. Erreurs de jeunesse, on le souhaite, car ce jeune et talentueux musicien a d’indiscutables qualités et sa carrière toute neuve peut aspirer à la permanence des sommets s’il ne se « claydermanise » pas.
Quoi qu’il en soit, effrayé par les démonstrations de ses groupies, Yunchan Lim demanda protection au directeur artistique du Festival, René Martin, qui eut du mérite à s’extraire de la foule qui réclamait son idole vite mise à l’abri de ses déchaînements. Rendre la musique classique aussi attractive qu’un concert de rock et susciter de tels épanchements suffit pour excuser les tentations langoureuses du jeune artiste ! L’âge moyen du public des concerts s’en voit soudain fortement abaissé !

Concerts donnés le 18 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

De l’instant et de l’éternité

De l’instant et de l’éternité

Marie-Ange Nguci qui avait ébloui le public de La Roque d’Anthéron le 14 août dans Brahms aux côtés de l’Orchestre Consuelo a accepté de remplacer au pied levé la grande Maria João Pires dont le concert du 17 août avait dû être annulé pour raisons de santé. Défi lourd face à une conque quasi comble devant laquelle il était impossible de présenter le programme soliste que la jeune pianiste avait donné au festival de la Grange de Meslay en juin dernier avec une Sonate n° 6 en la majeur de Prokofiev et des Variations sur un thème de Chopin de Rachmaninov, « trop avant-gardiste pour les attentes d’auditeurs venus pour Debussy, Schubert ou Beethoven » (René Martin, directeur artistique et cofondateur du festival). Aussi, il fallut s’assagir tout en conservant une palette large, Bach, Ravel, Beethoven et Schumann (Robert, pas Clara) se trouvèrent réunis sous la conque du parc de Florans. 

Bach ouvrait le bal, ou plutôt, une «transcription» (le terme employé est «d’après», offrant toute liberté de composition) de sa Chaconne de la partita en ré mineur pour violon seul BWV 1004 pour piano par Ferrucio Busoni (1866-1924), esprit curieux et cosmopolite, défenseur de la musique de Schönberg et connu surtout pour ses qualités de transcripteur et d’arrangeur au piano. Sa transcription n’est pas vraiment fidèle à l’original, mais laisse une grande place aux épanchements et fantaisies du compositeur. Cette œuvre en particulier se situe dans la lignée des grands romantiques comme Liszt ou Brahms. La fluidité des liaisons effectuées par l’interprète donnait une cohérence particulière à l’ensemble soulignant par l’enchaînement d’atmosphères contrastées la richesse des fluctuations des êtres.
Le temps restait suspendu pour Gaspard de la nuit de Maurice Ravel dont les trois mouvements correspondent aux trois poèmes fantastiques d’inspiration moyenâgeuse d’Aloysius Bertrand, Ondine, au symbolisme mystique, Le Gibet, sombre méditation traversée d’éclats de lune, Scarbo, le petit lutin diabolique et malicieux dont la virtuosité dépasse, selon l’ambition de son compositeur les impossibles acrobaties d’Islamey de Balakirev.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin 2023

Le piano atteint ici des clartés insoupçonnées, suspendu au fil onirique de la nuit. La partie centrale, lente, le plus souvent pianissimo livre un travail subtil sur les harmoniques du piano et ses ressources internes, mêlées à celles de la partition, un dialogue au-delà des sens s’établit entre l’instrument et son interprète, hypnotique, propre à convoquer les âmes de ceux qui ne sont plus, les faire exister dans les orbes sonores.

 La jeune femme se penche sur le clavier, comme sur l’épaule d’un vieil ami ; les gestes, la position des mains, la sensibilité du jeu qui semble faire parler l’invisible, invitent l’image de Nicolas Angelich, maître si proche et parti si tôt. À la fin du concert, le bouquet de fleurs offert à l’artiste sera posé sur le piano, pour lui sans aucun doute, écho au bouquet tragique devant lequel elle s’était agenouillée pour le concert hommage au musicien qui a joué tant de fois sur la scène posée sur l’eau.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

En seconde partie, le bijou d’improvisation de Beethoven, sa Fantaisie en sol mineur opus 77, déclinait ses couleurs enjouées, multipliant les motifs, changeant les tempi, les épaisseurs de trait, les modulations, en une ascension vertigineuse.
Enfin, Marie-Ange Nguci se glissait avec aisance dans les Kresleriana opus 16 que Robert Schumann composa pour Clara Schumann à qui il écrivait « ma musique me semble maintenant si merveilleusement réalisée, si simple et venant droit du cœur… Musique bizarre, musique folle, voire solennelle ; tu en feras des yeux quand tu les joueras ! ».
Les accalmies se tissent entre les orages. « Dans certaines parties, il y a un amour vraiment sauvage, et ta vie et la mienne et beaucoup de tes regards », disait encore le musicien. Les états d’âme fluctuants des deux êtres, leur passion, leurs élans, leurs contradictions, leurs rêveries, trouvent sous les doigts de Marie-Ange Nguci une élégance et une vérité nouvelles.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin 2023

Généreuse, l’artiste offrait quatre rappels somptueux (il faut bien dire à quel point une partie du public est grossière, se levant avant la fin des rappels, partant alors que rien n’est achevé. En quoi être pressé ! C’est l’été, nous avons la chance d’écouter les meilleurs pianistes du monde qui parfois nous font la grâce d’interpréter encore, en cadeau, malgré la fatigue, la tension, des pièces qu’ils affectionnent. Comportement d’enfants gâtés qui ont trop et ne savent plus goûter à la valeur des choses, confondant télé, web et spectacle vivant !).
L’éblouissant Concerto pour la main gauche en ré majeur de Ravel, la Toccata (Étude n° 6 d’après le Concerto n° 5) et « Les cloches de Las Palmas » (Étude n° 4) de Saint-Saëns, enfin Tombeau sur la mort de Monsieur Blancheroche en do mineur FBWV632 que Froberger composa pour la perte d’un ami, écho aux fleurs laissées sur le piano. La musique autorise les passages, se fait le véhicule du mysticisme et accorde une pérennité aux âmes. Le temps alors s’arrête et l’instant se mue en fragment d’éternité.

Concert donné le 17 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de La Roque d’Anthéron

Virtuoses? Affirmatif!

Virtuoses? Affirmatif!

Soirée monumentale à La Roque : les deux jeunes pianistes, Nathanaël Gouin et Alexander Malofeev se partageaient le concert aux côtés du Sinfonia Varsovia galvanisé par son chef, Aziz Shokhakimov, pour la deuxième partie de l’Intégrale des Concertos pour piano de Rachmaninov

En préambule, le Sinfonia Varsovia présentait une pièce de la compositrice polonaise Grazyna Bacewicz dont l’œuvre permet de retracer les remuements de l’histoire du XXème siècle (joug du Tsar russe, guerre de 1914-1918, Seconde Guerre mondiale, occupation nazie, régime soviétique stalinien…). Ces époques troublées marquent le travail de l’artiste issue d’une famille de violonistes. Ses partitions portent une attention particulière aux cordes. Son Ouverture pour orchestre symphonique de 1943 est amorcée par un motif rythmique de timbales qui sous-tendra discrètement toute la pièce dont les effets proches de ceux des films d’action, à grand renfort de croches, d’accélérations, de tempêtes qui s’apaisent avec une flûte des temps heureux de l’Arcadie antique et chantent avec le cor et les altos. La transparence des paysages pacifiques s’interrompt soudain avec l’irruption de l’Allegro dont l’énergie balaie tout sur son passage, au son des clairons que la texture dense des cordes souligne, défiant l’ennemi et surmontant toutes les catastrophes. 

Élégantes coutures

Après cette entrée en matière époustouflante, le Sinfonia Varsovia était prêt à accueillir le Steinway des concertistes. Le très subtil Nathanaël Gouin entrait en scène pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini opus 43 de Rachmaninov qui peut être considérée comme son cinquième concerto, cousant (la rhapsodie du grec « ῥάπτω», coudre et « ᾠδή », chant) ensemble les onze premières variations en une section initiale, puis les 12 à 18 pour le mouvement lent, et les dernières constituant un finale. Il est souvent suggéré que le motif du Dies Irae que l’on retrouve dans cette pièce serait une référence au mythe selon lequel Paganini aurait vendu son âme au diable en échange de sa virtuosité et de l’amour d’une femme… La naissance de l’amour est reprise par le film de Tornatore, basé sur un roman d’Alessandro Baricco (Novencento), La légende du pianiste sur l’océan, qui mêle les accents poétiques de la variation XVIII et la rencontre amoureuse. 

Alexander Malofeev à La Roque d'Anthéron

Alexander Malofeev © Valentine Chauvin 2023

Le soliste se glisse avec aisance dans les scansions oniriques de l’œuvre, y glisse un regard espiègle, en épouse les nuances, se laisse emporter dans la houle de l’orchestre en une musique d’une infinie délicatesse. Sa capacité à transcrire les moindres émotions était encore plus évidente lors des rappels, une sublime Romance de Nadir (Les Pêcheurs de Perles de Bizet dans un superbe arrangement du pianiste lui-même) et le Prélude n° 12 en sol dièse mineur de Rachmaninov. Il fallait bien un entracte pour se remettre afin de plonger dans le deuxième Concerto pour piano et orchestre en ut mineur opus 18 de Rachmaninov.

Duo de géants

Alexander Malofeev, familier de La Roque depuis ses treize ans, et suivi par un public qui se plaît à voir grandir ce grand artiste, s’attachait à l’interprétation du plus joué des concertos de Rachmaninov dont la conception a quelque chose d’assez romanesque : désespéré par l’échec de sa première Symphonie (les instrumentistes bâclent le travail, ne respectent ni les tempi ni les indications du compositeur et la plus grande partie de la critique l’éreinte), le compositeur se retire en lui-même, se réfugie dans l’alcool et ne crée plus durant trois ans. Nicolas Dahl, psychiatre spécialiste des désintoxications sous hypnose l’encourage à composer un concerto (n’y a-t-il meilleur remède que l’art ?). Le deuxième Concerto, dédié au docteur Dahl en remerciement, naît alors suivi par une période très féconde pour le compositeur. L’œuvre, aux multiples difficultés (dont celle des dixièmes à jouer d’une seule main), se raconte au fil de son écriture. Les célèbres premières notes du piano laissent ensuite le rôle central à l’orchestre dont il accompagne la mélodie jusqu’à son premier solo. La beauté, le lyrisme échevelé, les rêveries, les emportements, les nostalgies, sont déclinés avec une verve et une grâce bouleversantes. L’orchestre, dirigé avec une intelligente passion par Aziz Shokhakimov, puissant comme les orages d’une âme devient un écrin aux élans pianistiques d’Alexander Malofeev dont le jeu lumineux transcrit les envols d’une partition qu’il sert avec enthousiasme et intelligence.

Aziz Shokhakimov dirige le Sinfonia Varsovia, Alexander Malofeev en soliste

Aziz Shokhakimov Sinfonia Varsovia Alexander Malofeev © Valentine Chauvin 2023

Il séduira encore lors des bis avec le Prélude pour la main gauche opus 9 n° 1 de Scriabine et l’éblouissante Toccata en ré mineur opus 11 de Prokofiev qui décidément semble être l’un de ses morceaux de rappel fétiche : l’énergie mécanique et espiègle de cette Toccata avait conclu son concert soliste à la Maison du Cygne de Six-Fours-les-Plages en juillet dernier. 

Concert donné le 8 août au parc de Florans, dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron